Sous le ciel de Tokyo: Interview de Seiho Takizawa

mardi 13 mars 2018 / Motoko

Passionné d’aviation et spécialisé notamment dans la Seconde Guerre mondiale, Seiho Takizawa partage sa passion avec ses lecteurs au rythme de ses récits. Bien plus que de simples aventures de guerre, il nous fait vivre de délicats moments de tendresse, de camaraderie au combat, de passion aéronautique, mais aussi des drames. Connu en France depuis quelques années avec ses albums édités chez Paquet, 103e escadrille de chasse, Japanese interceptors 1945, L’as de l’aviation et Un cri dans le ciel bleu, il revient avec Sous le ciel de Tokyo, publié chez Delcourt, avec un récit moins axé sur la guerre en elle-même que sur ses conséquences sur les populations civiles. Rencontre avec un auteur qui a la tête dans les nuages.

Comment êtes-vous devenu mangaka ? 

Enfant je dessinais déjà des mangas de temps en temps. Après la sortie de l'université des beaux-arts, j'avais le choix d'entrer dans une entreprise en tant que designer industriel, mais je ne l'ai pas fait et j'ai choisi la voie de mangaka. Ma première œuvre publiée était une commande. Un jour on m'a appelé pour me dire qu'un magazine de modèles réduits cherchait un dessinateur pour leur partie manga. C'est comme ça que j'ai fait mon premier manga en tant que professionnel. J'ai eu de la chance.

Avez-vous ensuite choisi de vous spécialiser dans les avions et la Seconde Guerre mondiale ou est-ce parce qu'on vous l’a demandé ? 

Avant je faisais plutôt de la science-fiction, mais cela se passait quand même pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme c'est un magazine de modèles réduits qui m'a demandé de dessiner mes premiers mangas et comme j'avais le choix, j'ai choisi les avions. J'ai accumulé mes expériences avec ce magazine et j'ai fini par devenir dessinateur de mangas d'aviation ainsi, un peu par hasard.

Pourquoi vous intéressez-vous particulièrement à la Seconde Guerre mondiale ? 

Ce sont mes parents qui ont connu cette guerre et ils me racontaient leurs anecdotes, ce qu'ils avaient vraiment vécu. J'étais intrigué par cette période. C'est la dernière guerre dans laquelle le Japon s'est impliqué profondément. C'est pour ça que mon choix est allé naturellement vers cette guerre-là.

Avez-vous des aviateurs dans votre famille ? 

Non, il n'y a personne qui était dans l'armée ou pilote, mais mon père se trouvait à Tokyo lors de la dernière période de la guerre pendant laquelle ils ont eu beaucoup de bombardements américains, d'où l'idée de faire Sous le ciel de Tokyo.

Dans vos récits, on sent une vraie passion pour les avions. Qu'est-ce qui vous intéresse autant dans ces machines ? 

Avant de faire des mangas d'aviation, j'aimais dessiner des mécaniques, mais c'était dans un monde imaginaire, de science-fiction. Je dessinais des vaisseaux spatiaux, des tas de choses comme ça. Mais depuis que je me suis mis aux machines réelles, ces avions ayant existé dans le passé, je découvre l'ombre des hommes derrière. Plus j'apprends des choses sur l'histoire de tel ou tel mécanisme, plus je comprends comment ces hommes et ces ingénieurs ont réfléchi pour mettre en œuvre toutes ces choses-là. C'est ça qui est passionnant. Pour le même type d'avion de chasse, ce qu'ils ont fait chez les Japonais, les Américains, et les Britanniques, est différent dans chaque pays. Cette différence vient de la différence des hommes. Ça, c'est très intéressant.

Comment vous documentez-vous pour l'aspect visuel des machines et des moteurs ? 

Je me renseigne avec des livres. Heureusement au Japon nous en avons beaucoup sur le sujet.

Pour cette histoire vous êtes-vous basé sur des faits réels ? 

Sur les faits historiques, c'est très fidèle à l'histoire et j'ai repris beaucoup de témoignages que l'on peut lire dans différents livres. C'est juste la fin du deuxième tome que j'ai inventé.

Tokyo monogatari / Sous le ciel de Tokyo © Seiho Takizawa / FUTABASHA PUBLISHERS LTD.

Dans ce récit, vous vous intéressez davantage à la vision qu'ont les gens du conflit. Le héros est relégué à l'arrière-front et il travaille dans un centre de tests. Il voit le conflit de loin et entend ce que dit l'Etat-major. Lui-même a connu le conflit et il voit la différence entre les deux visions. Sa femme permet aussi de voir la vie quotidienne des gens. Pourquoi un tel choix ? 

Dans les récits de guerre, on a souvent le droit aux surhommes. Des hommes forts, courageux, qui se battent pour la patrie, prêts à n'importe quelle difficulté. Mais finalement, ce sont des hommes ordinaires. Ils sont comme nous. Je ne m'imaginais pas parler des Superman, cela ne m'intéresse pas. Après avoir dessiné plein de récits de guerre qui se passent tout le temps sur les fronts, j'ai voulu changer un peu de registre avec la réalité de la vie quotidienne des gens pendant la guerre, et surtout ce qui se cache derrière ces braves hommes qui ont fait la guerre.

Votre trait est beaucoup plus manga dans cette histoire par rapport à vos précédents mangas. Pourquoi un tel changement ? 

Les quatre récits déjà publiés en France dont vous parlez (NDR : 103e escadrille de chasse, Japanese interceptors 1945, L’as de l’aviation et Un cri dans le ciel bleu) sont issus de prépublications dans des magazines de modèles réduits. Je me contentais de faire une page par mois. Sous le ciel de Tokyo est par contre une série prépubliée dans un magazine de mangas. Du coup, cela m'a demandé un rythme de production beaucoup plus rapide : 24 pages par mois. Quand j'ai commencé cette série on m'a prévenu que si je faisais le même travail qu'avant je ne saurais jamais tenir le rythme. C'est de là que vient ce style manga, avec moins de traits, moins de détails.

Dans la préface de L'as de l'aviation, vous dites avoir été grandement influencé par la BD franco-belge. Par quel titre ou auteur en particulier ? 

Quand j'étais encore étudiant, on ne trouvait presque pas de BD franco-belges au Japon. Mon premier contact avec la bande dessinée européenne, c'est grâce à un ami qui m’a ramené un album de BD de son voyage en Europe. Après, j'ai commencé à trouver en import des albums d’auteurs comme Enki Bilal ou Moebius. Pour mon premier manga sur l'aviation, mon idée était de dessiner des scènes aériennes à la Moebius. C'est ce que j'ai voulu essayer de faire.

Merci !

Tokyo monogatari / Sous le ciel de Tokyo © Seiho Takizawa / FUTABASHA PUBLISHERS LTD.

Merci à Takanori Uno pour la traduction et aux éditions Delcourt et notamment à Solène Ubino.
Interview réalisée le 23/10/2017 en partenariat avec Nicolas Demay (Planetebd)
Tokyo monogatari / Sous le ciel de Tokyo © Seiho Takizawa / FUTABASHA PUBLISHERS LTD.