Interview de Naoki Urasawa lors du Festival de BD d'Angoulême

dimanche 28 janvier 2018 / Motoko

Avec plus de 150 albums, 30 000 planches et 176 millions de tomes vendus à travers le monde (en 2015), Naoki Urasawa est l’un des mangakas les plus connus, tous pays confondus. Après quelques histoires courtes dès 1982 et une première série au succès relatif, Pineapple army (1985-1988), il enchaîne ensuite les hits, et ce, depuis plus de 30 ans et en menant parfois plusieurs récits de front : Yawara ! (1986-1993), Master Keaton (1988-1993) (et sa suite 20 ans plus tard, Master Keaton : reMaster), Happy ! (1993-1988), Monster (1994-2001), 20th century boys (1999 -2006), Pluto (2003-2009), Billy bat (2008-2016), et aujourd’hui Mujirushi - le signe des rêves (qui sortira sous peu en France).

Pour sa venue en France au Festival international de la BD d’Angoulême, une expo lui a été entièrement dédiée (une version améliorée de celle qui était présentée au Japon il y a peu), et c’est à cette occasion que nous sommes allés le rencontrer.

Qu'est-ce que ça vous fait d'être au festival international de la BD d’Angoulême, qui a décerné le prix de la meilleure série à 20th century boys en 2014, et d’y être exposé ? 

Cela faisait longtemps que je voulais venir au festival d'Angoulême, mais comme je travaillais très souvent sur plusieurs séries en parallèle, c'était impossible de trouver le temps. Cette fois-ci, miraculeusement, j’ai pu trouver le temps, et avant de venir en France j'ai terminé le dernier épisode de ma nouvelle série, Mujirishi - Le signe des rêves. Je me sens très bien d'avoir terminé ce que j'avais à faire et je suis bien accueilli ici, et donc je suis très content. C’est un très grand honneur d’être exposé ici, qui plus est à côté de l’exposition sur Osamu Tezuka, que je considère depuis toujours comme mon mentor de cœur.

Enfant, vous avez été grandement influencé par Osamu Tezuka, et notamment par son manga Phénix qui vous a causé un vrai choc. Qu'est-ce qui vous a tant marqué dans cette œuvre ? 

Je me demande moi-même pourquoi cette œuvre m'a attiré autant. A l'âge de 13 ans, je me suis procuré tous les tomes de Phénix et, dans l'après-midi, je me suis mis dans un coin de la maison, à Tokyo où je vivais. Et en découvrant cette œuvre, je peux dire que le monde a changé : mon univers et ma vie ont complètement changé. Il y a plusieurs raisons, je ne peux pas vraiment expliquer, mais tout m'a bouleversé. Malgré cela, je n'ai pas relu la série après. Au Japon, la majorité est à 20 ans. Pour moi, je suis devenu majeur le jour où j'ai découvert Phoenix. Je me souviens parfaitement de cet après-midi, de la lecture dans ce couloir de cette maison qui se situait dans le quartier de Fuchû à Tokyo…

Naoki Urasawa au Festival international de BD d'Angoulême © Nicolas Demay

Vers 19 ans, vous découvrez Moebius. Là encore, qu'est-ce qui vous a particulièrement marqué ? 

J'ai découvert Moebius dans le magazine Starlog, qui lui consacrait un numéro spécial. Il y avait des dessins et des illustrations de petites tailles. Quand je les ai vues, je me suis dit que c'était vraiment ça que j'aimais le plus comme dessin. Plus tard, je les ai retrouvés dans un artbook publié en France et que je me suis procuré lors d’un voyage ici. Je ne me souviens pas du titre de ce livre, mais c'était un recueil des dessins de Moebius. A 19 ans, comme les dessins étaient petits, je ne voyais pas les détails. Mais plus tard, quand je les ai vus, cela m'a de nouveau impressionné. Ce sont vraiment les lignes et le tracé de Moebius que j'aime.

Côté littérature, vous avez dévoré les romans de Stephen King. Quels récits en particulier vous ont marqués ? 

C'est difficile de répondre, mais probablement Dead Zone et Shining… En tout cas des œuvres de cette période-là.

Vous avez déclaré en 2015 n'avoir jamais rien dessiné de convaincant. Qu'est ce qui fera qu’un jour peut-être vous serez satisfait d'une de vos œuvres ? 

J'aime beaucoup les dessins d'Osamu Tezuka, de Katsuhiro Otomo ou de Moebius. Ce sont eux qui m'ont fait rêver et ils m'inspirent beaucoup. Mais si je reproduis le trait de Moebius, cela devient tout simplement le style de Moebius. Donc, l'important c'est de créer mon propre style. Il faut que mes dessins me plaisent, mais en même temps créer le genre Urasawa. Donc c'est quelque chose d'un peu difficile…

Le personnage de Kevin dans Billy Bat influe sur le déroulement de l'Histoire en dessinant ses manga. Est-ce que c’est ce que vous essayez de faire : avoir une réelle influence grâce à vos manga ? 

En fait, ce que j'ai montré dans Billy Bat c'est quelque chose qui m'est arrivé. C'est-à-dire que j’ai parfois dessiné des manga où ce que je décrivais s’est réellement produit. Cela m'est arrivé plusieurs fois de vivre cette expérience. Donc, ce que vous voyez dans Billy Bat, c’est ce que j’ai vraiment vécu.

A propos de Master Keaton : reMaster, pourquoi avoir décidé de donner une suite à la série 18 ans après ? 

De nombreux lecteurs voulaient vraiment voir la suite, donc j’ai repris la série. Elle se déroule 20 ans plus tard, et on voit par exemple la fille qui était lycéenne dans la première série qui depuis s’est mariée et a ensuite divorcé. On voit aussi les cheveux blancs sur la tête de Keaton et il est obligé de porter des lunettes pour lire.

Kenji enfant, dans 20th Century boys, passant son morceau sur les haut-parleurs de l’école © 1999,2006 Naoki URASAWA, Studio Nuts/SHOGAKUKAN

Quelle part d’autobiographie y a-t-il dans 20th Century Boys ? 

Beaucoup de choses sont inspirées de mon enfance. Par exemple, diffuser un morceau dans les haut-parleurs de l'école, c'est quelque chose que j'ai réellement fait (NDR : il parle de la scène d’introduction du tome 1, chapitre 1). J'espérais que ça allait faire du bruit à l'école mais comme on le voit dans le manga, finalement les gens n'ont pas réagi ! Mais parfois, c’est l’inverse qui arrivait, comme je l’expliquais avant : ce que j’avais dessiné se produisait dans la vie réelle. Par exemple le jour où j'ai terminé les dessins du chapitre où l’on voit les immeubles détruits dans Tokyo, je les ai apportés à mon éditeur. A ce moment-là, j'ai regardé le téléviseur : il y'avait des images des tours à New York, avec l'avion qui rentrait dans les immeubles. Ce que j'ai vu dans la vie réelle à ce moment-là était exactement ce que je venais de dessiner dans le chapitre que je venais de finir (NDR : il parle probablement du chapitre 4 du tome 5). Dans un des chapitres suivants, je pensais faire une scène de Tokyo dévastée, avec tous les immeubles écroulés. Mais à cause de ce qu’il venait de se passer à New York j'ai changé d’avis. Finalement, au moment où la bombe doit s’allumer, j’ai décidé que Kenji, le personnage principal, chante une chanson en hommage à la place (NDR : Naoki Urasawa parle du chapitre 3 du tome 8).

Vous avez déclaré récemment "Aujourd’hui encore on me considère comme un auteur de mangas sérieux. C’est une erreur fondamentale. Parce qu’à la base, je suis un auteur de comédies". Vous dites aussi que 20th Century Boys, Yawara, Master Keaton et Monster sont identiques dans le fond. Votre nouvelle série Mujirushi - le signe des rêves, c’est une façon de renouer avec la comédie de manière plus directe ? 

Avant tout, j'aime vraiment le genre de la comédie. Très honnêtement, pour moi, Monster, Billy Bat et 20th Century Boys sont des comédies. Quand je dis ça, personne ne me comprend et on me prend pour un idiot, mais pour moi tout n’est qu’une vaste comédie. Je pense que la comédie, c'est ma base et mon essence. Aujourd'hui, j'aimerais bien faire quelque chose qui soit réellement ressenti par tous comme de la comédie. J'ai peut-être fait trop d'œuvres un peu sombres d’affilé, et maintenant j'aimerais donner un peu de lumière au cœur des lecteurs.

Extrait de la nouvelle série Mujirushi - Le signe des rêves © 2017 Naoki URASAWA, Studio Nuts/SHOGAKUKAN

Mujirushi - le signe des rêves mélange tous les genres de vos anciennes séries (humour, culturel, mystère...), et fait également lien entre le Japon et la France avec son personnage d'Iyami du manga culte des années 60 au Japon, Osomatsu-kun, de Fujio Akatsuka, qui raconte sa vie fantasmée là-bas. Aviez-vous la volonté de placer ainsi cette histoire à la croisée des chemins ou est-ce venu naturellement ? 

Peut-être. J'ai fait ça de manière très inconsciente et naturelle. Maintenant que j’ai terminé, je me rends compte qu'il y a le mélange de toutes mes influences et de mes anciennes œuvres. Ce que j'ai fait me plaît, donc c'est peut-être la meilleure forme possible que l'on puisse imaginer.

D'où vient ce choix de ce personnage d'Iyami ? Comme pour Astro dans Pluto, pourquoi vouliez-vous revisiter ce personnage culte en particulier ? 

Iyami est un personnage de manga extrêmement populaire, depuis les années 60 et encore aujourd’hui. A l’époque, il était tellement populaire que tout le monde imitait la pause qu’il faisait avec les mains, qui est devenue très connue, "cheh". Tous les enfants et adultes l’imitaient, et encore aujourd’hui beaucoup ont une photo où on les voit faire cette pause "cheh" d’Iyami. En 1996, lors de sa venue au Japon, même Jean Reno a imité ce personnage en faisant cette pause.

Naoki Urasawa explique cette illustration de l'exposition d'Angoulême © Nicolas Demay

Durant la visite de l’exposition, Naoki Urasawa nous explique : C’est une illustration réaliste de la maison où j’ai grandi à Tokyo, avec ma grand-mère qui dormait tout le temps comme sur le dessin, même si elle allumait toujours la télé et que des sitcoms passaient en permanence. Moi, je passais tout mon temps à copier des dessins d’Osamu Tezuka, que je signais même à son nom - car c’était son œuvre et non la mienne. J’avais à peu près 4 ou 5 ans à l’époque que représente ce dessin. Et ça, c’est la phrase que mes parents me disaient tout le temps : arrête de passer ton temps à dessiner et étudie !"

En dehors de votre nouvelle série, la seule de vos œuvres que l’on a jamais vu en France est Yawara ! alors que cela a été un succès phénoménale au Japon, paraîtra-t-elle un jour chez nous ? 

Je trouve ça très bizarre que dans un pays comme la France où le judo est un sport très populaire, cette œuvre ne soit pas publiée. Si cette série est publiée en France, je pense qu’elle aura beaucoup de succès, donc si jamais un éditeur est intéressé...

Dans la série de documentaires Manben, vous interviewez d’autres mangakas. Si vous deviez vous interviewer vous-même en ayant le droit qu’à une seule question, quelle serait cette question et quelle en serait la réponse ? 

Je voudrais me demander : être intéressant, c'est quoi ? C'est une question extrêmement difficile… La définition d'être intéressant est différente selon le point de vue. La personne qui donne l'œuvre et la personne qui la reçoit n'ont pas du tout la même vision. Je crois que si le lecteur peut se dire qu'il ne regrette pas d'être en vie après avoir lu une de mes œuvres, cela veut dire que cette œuvre est intéressante.

Merci !

L'interview a été réalisée en lien avec l'album Naoki Urasawa : le guide officiel publié chez Panini et en partenariat avec Nicolas Demay de PlaneteBD.

Tous nos remerciements à Shoko Takahashi pour la traduction, à Nicolas Demay pour les photos, ainsi qu’aux éditions Kana et notamment à Stéphanie Nunez.