Au tout début du mois de juin, le calendrier traditionnel japonais met en scène l'un des paradoxes poétiques et agronomiques les plus saisissants de son cycle annuel. Du 31 mai au 5 juin, la 24ᵉ micro-saison salue la moisson des céréales d'hiver : Mugi no toki itaru (麦秋至) — « le blé mûri est moissonné » (littéralement : le temps du blé arrive). L'expression classique Bakushū (麦秋), qui associe le kanji de l'orge ou du blé (麦) à celui de l'automne (秋), qualifie ce moment où les champs de céréales prennent une robe d'or automnale au cœur même de l'été naissant.
Sur le plan climatique, cette micro-saison correspond à une brève fenêtre de temps sec et lumineux qui précède immédiatement l'arrivée des lourdes pluies de mousson. Sous un soleil franc et des vents tièdes venus du sud, les vastes parcelles d'orge et de blé d'hiver semées à la fin de l'automne précédent achèvent de mûrir. Les épis dorés s'alourdissent et bruissent sous les rafales, formant d'immenses vagues mordorées ondulant à perte de vue le long des plaines alluviales. Les moissonneuses battent le grain à un rythme effréné pour rentrer la récolte avant que les premières averses du Tsuyu ne viennent détremper les sols.
Cette récolte des grains d'or donne le coup d'envoi à la boisson la plus universelle et désaltérante de l'été japonais : le Mugi-cha (麦茶 - l'infusion d'orge grillée). Les grains d'orge tout juste moissonnés sont torréfiés sur feu vif jusqu'à prendre une belle couleur noisette, avant d'être infusés dans de grands pichets d'eau glacée conservés au frais dans chaque foyer. Dépourvu de théine et riche en minéraux, le mugi-cha étanche la soif avec sa saveur toastée incomparable. À table, c'est également le règne des sōmen, ces nouilles blanches ultra-fines servies froides avec des rondelles de concombre frais et une pointe de gingembre râpé.
Pour contempler ces mers de blé d'or avant les labours d'été, les plaines fertiles entourant le mont Tsukuba dans la préfecture d'Ibaraki offrent un spectacle saisissant. Les parcelles blondes s'étendent au pied de la montagne sacrée aux deux sommets. Dès que les gerbes de blé sont moissonnées, un ballet de tracteurs envahit les terres pour retourner la paille : en moins de quarante-huit heures, les canaux sont ouverts, inondant les champs pour les transformer en rizières miroitantes où sera repiqué le riz nouveau, témoignant de l'ingéniosité agronomique séculaire de l'archipel.
Dans la littérature classique et la sensibilité paysanne, l'époque du Bakushū a inspiré d'innombrables chefs-d'œuvre du haïku, notamment sous le pinceau du maître Yosa Buson, fasciné par le contraste entre les vagues d'or céréalières et la verdure sombre des forêts de pins environnantes. Pour les paysans de l'époque d'Edo, ce temps du blé était synonyme de double abondance (nimansaku) : célébrer cet « automne au début de l'été » leur rappelait que la nature japonaise est capable d'offrir deux récoltes sur un même sol, récompensant le labeur infatigable des hommes par une générosité ininterrompue.