À la fin du mois de mai, alors que la nature japonaise baigne dans une clarté solaire généreuse annonçant l'imminence de l'été, une floraison aux vertus tinctoriales précieuses s'illumine dans les plaines fluviales du nord. Du 26 au 30 mai, la 23ᵉ micro-saison met en gloire cette flamboyance végétale : Benibana sakau (紅花栄) — « les carthames fleurissent » (ou prospèrent dans toute leur splendeur). Les capitules épineux du carthame des teinturiers s'ouvrent en d'éblouissants pompons jaune safran qui virent peu à peu au rouge rubis éclatant.
Sur le plan climatique, cette micro-saison bénéficie d'une alternance de journées chaudes et de nuits fraîches propices à la synthèse des pigments floraux. Le carthame (Carthamus tinctorius / benibana) exige des soins d'une infinie délicatesse : ses boutons hérissés de petites épines s'épanouissent sous la rosée matinale. C'est avant le lever complet du soleil, alors que les fleurs sont encore gorgées d'humidité et que leurs épines sont ramollies par la brume, que les cultivateurs arpentent les rangées pour cueillir les pétales à la main, évitant que la morsure des rayons zénithaux ne vienne altérer la délicatesse des teintes rougeoyantes.
À la table printanière, le carthame n'est pas seulement une fleur tinctoriale, mais également une source d'huile végétale renommée : l'huile de carthame (benibana-yu), réputée pour sa légèreté dorée et sa richesse en acides gras insaturés. Elle est le support idéal pour frire à température vive les légumes primeurs de saison, en particulier les grosses asperges vertes croquantes de Fukushima et les jeunes gousses de petits pois en beignets de tempura aériens. Les pétales séchés de benibana sont également infusés en tisane dorée bienfaitrice, réputée stimuler la circulation sanguine et apporter un teint radieux.
Pour admirer le spectacle féerique des champs de carthame ondulant sous le vent, la destination reine est la préfecture de Yamagata, au cœur du bassin fertile de la rivière Mogami. Véritable capitale historique de l'or rouge depuis l'époque féodale d'Edo, la région célèbre chaque année la floraison par de joyeux festivals folkloriques. Des femmes vêtues du costume traditionnel de travail paysan (kasuri indigo et tablier rouge) cueillent les fleurs au lever du jour dans un décor pastoral immortalisé dans le chef-d'œuvre d'animation du studio Ghibli, Souvenirs goutte à goutte (Omoide Poro Poro), reliant l'émotion paysagère à la nostalgie du terroir.
Durant l'époque d'Edo, le pigment carmin extrait des pétales fermentés de carthame, baptisé beni (紅), possédait une valeur commerciale colossale, se négociant littéralement au poids de l'or pur. Acheminé par les navires marchands kitamaebune depuis Yamagata jusqu'à Kyoto et Osaka, ce colorant naturel d'exception servait à teindre les soies pourpres réservées à la cour impériale et à fabriquer le légendaire Kyō-beni. Ce fard à lèvres d'une préciosité absolue, appliqué au pinceau humide dans une coupelle en porcelaine, prenait sous la lumière une teinte irisée verte scarabée avant de devenir d'un rouge carmin incandescent sur les lèvres des dames nobles et des grandes geishas de Gion.