Autour du 20 avril, le calendrier traditionnel japonais franchit la dernière étape majeure du printemps avec l'inauguration solennelle de Kokuu (穀雨), le terme solaire célébrant « la pluie pour les céréales ». Du 20 au 24 avril, la 16ᵉ micro-saison met en lumière une vigueur végétale aquatique remarquable : Ashi hajimete shôzu (葭始生) — « les premiers roseaux poussent » (littéralement : les jeunes roseaux commencent à naître). Sur les berges des lacs, le long des canaux d'irrigation et dans les marais estuariens, de fines lances vert émeraude percent la vase fertile pour draper les rives d'un habit de soie nouvelle.
Sur le plan botanique et climatique, cette micro-saison bénéficie de pluies tièdes et régulières qui gorgent d'eau les zones humides de l'archipel. Réchauffée par un soleil de plus en plus vigoureux, la vase des bords de rivières voit jaillir les jeunes pousses du roseau commun (Phragmites australis / ashi ou yoshi). Leurs pointes acérées et fermes percent la surface de l'eau calfeutrée pour s'étirer vers le ciel à une vitesse prodigieuse. Le bruissement doux de ces roselières naissantes sous les rafales de vent d'avril apporte aux paysages riverains un mouvement vivant et soyeux, annonçant l'abondance prochaine des grandes chaleurs de l'été.
Dans la culture culinaire de l'époque d'Edo comme de nos jours, cette période de la fin avril est marquée par une véritable passion gastronomique : l'arrivée triomphale de la première bonite de l'année, le légendaire Hatsugatsuo (初鰹). Remontant les flots bleus du courant chaud du Kuroshio le long des côtes de Kochi et de la péninsule d'Izu, ces poissons vifs offrent une chair rouge rubis ferme, maigre et délicatement iodée. Préparée traditionnellement en tataki (saisie quelques secondes sur un feu de paille de riz brûlante pour fumer la peau tout en laissant le cœur cru), la bonite est dégustée avec des lamelles d'ail frais et un filet de sauce ponzu, un met d'honneur que les bourgeois d'Edo disaient être prêts à acheter au prix d'une montagne d'or.
Pour admirer le charme bucolique des roselières japonaises dans leur cadre le plus pur, la destination emblématique est la cité féodale d'Omihachiman, bordant les eaux calmes du lac Biwa dans la préfecture de Shiga. Les canaux historiques (Hachiman-bori) et les zones humides environnantes de Nishinoko sont bordés d'immenses massifs de roseaux protégés. Glisser silencieusement sur une barque traditionnelle en bois manœuvrée à la perche au milieu de ces rideaux de verdure émeraude ondulant sous la brise constitue une expérience de communion pastorale unique hors du temps.
Le roseau occupe une place fondamentale et mystique dans la mémoire historique de l'archipel. Dans les annales antiques du Nihon Shoki (720), le Japon est désigné sous le titre mythologique grandiose de Toyoashihara no Mizuho no Kuni (豊葦原瑞穂国), qui se traduit poétiquement par « le pays luxuriant des plaines de roseaux et des épis de riz fertiles ». Pour les ancêtres japonais, les roseaux n'étaient pas de simples herbes d'eau : leurs massifs denses servaient de rempart protecteur contre les inondations, purifiaient l'eau des rizières et offraient la paille indispensable à la confection des toits et des nattes sacrées, incarnant la générosité nourricière originelle de la terre natale.