Art

L'imaginaire de Hayao Miyazaki en tapisserie d'Aubusson : effervescence et enchantement avec la première tombée de métier

Partagez

En Occident, à la fin du Moyen Âge, ce sont de prestigieuses pièces d’étoffe confectionnées en Flandres par les incontournables lissiers Arrageois, Tournaisiens, Bruxellois qui isolent des courants d’air et recouvrent avec majesté les murs de la noblesse ou les édifices religieux.

En France, au XVIIe siècle, le pouvoir royal souhaite contester l’hégémonie flamande en encourage le développement d’une production locale. La Manufacture des Gobelins, est créée à dessein. Elle honorera les grandes commandes de la cour du roi. Bien implantée au cœur de la capitale, cette pépinière de lissiers, de peintres, mais aussi d’orfèvres, de fondeurs ou encore d'ébénistes, blasonnera châteaux ou maisons princières et glorifiera la France à l'étranger.

Six siècles d'histoire vous contemplent...

Plusieurs autres sites et ateliers, comme ceux établis à Aubusson, où des tapisseries sont élaborées depuis le XIVe siècle, vont profiter de l’intérêt national et contribuer au succès de l’artisanat français. En 1665, Colbert accorde à l'ensemble des maîtres et habiles ouvriers, de ce petit coin paisible du Massif central, le titre de Manufacture Royale.

En 2009, l’Art de la tapisserie d’Aubusson, transmis de génération en génération, est inscrit sur la liste représentative du "Patrimoine culturel immatériel de l’humanité" de l’Unesco. Sa reconnaissance, loin de n'être qu'une simple distinction honorifique pour un quelconque héritage plus ou moins glorieux, a permis d’affirmer l’identité pittoresque de ce territoire.

En 2016, la Cité internationale de la tapisserie est inaugurée. L’édification de ce centre d'attraction culturel et économique, a garanti une meilleure visibilité à l'art de la tapisserie d'Aubusson, antique mais toujours vivante forme d’expression textile.

Si le complexe dispose d'un musée avec une vaste et étonnante collection d'œuvres, avec quelques pièces rares, derrière sa façade monumentale évoquant la trame multicolore du métier à tisser, on ne se contente pas d'exposer avec apathie un illustre mais poussiéreux héritage. Le lieu accueille également un centre de documentation, de formation aux métiers de la tapisserie et des espaces dédiés aux artistes, une véritable pépinière consacrée au rayonnement de la tapisserie.

Les valeurs patrimoniales d'Aubusson, haut lieu de l'industrie textile, ont été précieusement préservées, entretenues et continuent d'êtres valorisées.

Depuis son ouverture, pour susciter l'attention du grand public et surtout des jeunes générations, la Cité internationale de la tapisserie a identifié nombres de leviers, originaux et inédits qui entraîne naturellement le visiteur dans l'univers de la tapisserie d'Aubusson.

Le monument littéraire qu'est l'histoire de la Terre du Milieu de J.R.R Tolkien, est actuellement l’objet d’une série de tapisseries et tapis basés sur des illustrations créées par l'écrivain britannique. La tenture, commencée en 2016, est toujours en cours de tissage.

En parallèle, la Cité s’est lancée dans un autre défi, qui nous apparaît encore plus magistral, en introduisant une esthétique et de sujets bien plus moderne, avec l’œuvre du maitre de l’animation japonaise Hayao Miyazaki.

Après les paysages homériques et mythologique de l’univers Tolkien, c'est aux inspirantes fables enchantées de Hayao Miyazaki, le maître japonais du cinéma d'animation, que la Cité internationale de la tapisserie consacre une exclusive production de tapisseries.

En 2021, nous nous étions rendus dans ce charmant petit village de la Creuse, avec ses ruelles qui tourbillonnent et son architecture médiévale pratiquement intacte, où près de 200 artisans contribuent à la conservation d’un savoir-faire d’excellence, afin de découvrir les prémices et les coulisses de ce projet, exceptionnel à bien des égards.

Le 25 mars 2022, la Cité internationale de la tapisserie avait donné rendez-vous, aux médias hexagonaux et leurs confrères japonais, à la cérémonie de dévoilement de la première des fresques de la tenture en hommage au travail de Hayao Miyazaki. C’est avec un plaisir renouvelé que nous les avons accompagnés.

Le carton de la deuxième tapisserie de la série en hommage à l’œuvre de Hayao Miyazaki est suspendu dans le hall d’entrée. Le « Banquet du Sans-Visage » extrait du film d'animation oscarisé « Le voyage de Chihiro » mesurera 3m de haut pour 7,50 m de large.
Au sein de la plateforme de création contemporaine de la Cité, la présentation du projet de tenture « L'imaginaire de Hayao Miyazaki en tapisserie d'Aubusson » se fait dans un espace dédié. Les visiteurs peuvent y découvrir les différentes maquettes des œuvres à venir et divers détails les concernant.
L'aventure avance à grand pas. Le carton de la troisième tapisserie inspirée de l'œuvre du réalisateur japonais est déjà présenté dans l’espace dédié au projet. Intitulée « Le Château ambulant, au coucher du soleil », la troisième tapisserie mesurera 5 mètres de haut pour 5 mètres de large, soit 25 m2.
Sophie et Navet attendent impatiemment d’êtres tissés en laines d'Aubusson.

La tombée de métier

Lorsque les caméras et les invités entrent dans l’atelier, l’objet de toutes les attentions repose toujours sur le métier à tisser. Derrière lui, Patrick, Marie et Luc patientent. Les trois lissiers de la famille Guillot ont passé près d’une année à entrecroiser les fils de trame, travaillant couleur par couleur, forme par forme, séparant les fils pairs des fils impairs, afin de retranscrire l’univers narratif, scénographique et représentatif de l’œuvre de Hayao Miyazaki.

Cela fait déjà plusieurs semaines que leur travail est terminé. Et ils vont enfin pouvoir procéder au rituel de la tombée de métier, instant de tension et d'émotion, où l’œuvre est déployée, détachée du support qui a permis sa production. Le travail se faisant sur l’envers. Ils découvriront enfin le fruit de leur collaboration.

La tapisserie est encore enroulée sur le métier de « basse lisse ». Celui-ci, installée à la Cité de la tapisserie, est en acier et bois de sapin. Long de 8 mètres, il pèse plus d'une tonne.
C’est sur cet imposant support que la famille Guillot s’est attelée sur l'envers de l'ouvrage jusqu’à dix heures par jour pendant une année. Aidés par leur fils Luc, Patrick et Marie ont réalisé l’une des œuvres les plus importantes de leur carrière.
Les nombreux invités se sont relayés pour libérer la tapisserie de ses entraves. L'attente a été longue avant de pouvoir accéder à cet exigu atelier mais ils ont eu l’honneur de participer d’une manière ludique à cet évènement solennel. Chacun a pu donner un coup de ciseaux. Parmi eux, l'ambassadeur du Japon en France, Junichi Ihara et sa femme, ici en photo.
Sous le regard des caméramans de la NHK, et avec application, son excellence Junichi Ihara coupe les derniers fils de coton qui retiennent la tapisserie au métier traditionnel.
La tapisserie quitte enfin l'ensouple, l'énorme cylindre, sur lequel elle a été enroulée durant sa confection. Elle va être transportée sur leurs épaules vers l'auditorium, où le public la découvrira. La surprise sera toute aussi grande pour les parties prenantes du projet, surtout pour les lissiers qui auront passé une année en sa compagnie mais ne l’auront qu’entraperçue sur l’envers.
C'est l'aboutissement d'une année de travail pour l'atelier Guillot. Pendant qu'ils accrochent leur travail, les yeux des lissiers scrutent surement avec appréhension la monumentale tapisserie qui va se déployer sur une surface de 23 mètres carrés.
La première des cinq tapisseries qui compose la tenture en hommage au travail de Hayao Miyazaki est enfin dévoilée. L'œuvre nommée "Ashitaka soulage sa blessure démoniaque" mesure 4,60 mètres de haut pour cinq mètres de large.
L’auditorium, bondé, est admiratif de la qualité de l’ouvrage. Ce n’est pas uniquement son esthétique et l'évocation de l'œuvre originale qui captive et émeut, c’est aussi la force du travail artisanal que cette création textile révèle. Elle témoigne de la patience, du savoir-faire humain, et de la culture d'excellence des métiers d’arts.
Les louanges ont fusé, de joyeuses acclamations se sont élevées mais la famille Guillot est restée discrète durant l’évènement qui consacrait son travail de longue haleine. Sollicités pour qualifier l'ouvrage, absolument remarquable, ils vont plutôt distinguer et mettre en avant le fait qu'ils ne sont qu'une des nombreuses composantes d'un projet. « C’est bien pour Aubusson, son rayonnement. C’est bien pour la Cité aussi. C’est le plus important. C'est le savoir-faire que l’on a à Aubusson qui va être reconnu dans le monde entier. »
L’ambassadeur du Japon en France, espère que les Français en viendront davantage à apprécier l’esprit et la culture de son pays. Amateur des animés de Miyazaki, il a eu « grand plaisir à contempler le premier fruit de cette merveilleuse collaboration franco-japonaise, alliance inédite entre l’animation contemporaine japonaise et la technique d’un savoir-faire long de 600 ans ».

Les orateurs invités au pupitre sont dithyrambiques sur le travail présenté et l'orchestration réussi de ce premier chapitre de l'évènement consacré à Hayao Miyazaki.

Tous manifestent leur admiration pour l’œuvre du réalisateur japonais. L’ambassadeur du Japon en France insiste sur la modernité des thématiques abordées dans le chef-d'œuvre sortie en 1997. « Son univers fait allusion aux questions fondamentales du monde d’aujourd’hui. La réconciliation avec la nature, les limites de notre civilisation et les excès du matérialisme. La nature doit résister à la guerre, à la pollution, au matérialisme, elle est souvent seule mais elle résiste finalement bien plus qu’on ne l’aurait cru. L’œuvre de Miyazaki porte un message de paix ».

En direct d'Aubusson

Sous les feux des caméras de nos collègues hexagonaux et des médias de l’archipel nippon, la cérémonie de la tombée de métier de la première tapisserie avait été diffusée en direct sur la chaîne Youtube de la cité internationale de la tapisserie.

La vidéo est chapitrée : La tombée de métier, dévoilement de la tapisserie dans l’amphithéâtre de la Cité, discours de personnalité de la région comme Hubert Védrine (Ancien Ministre, né en Creuse), Jean-Jacques Lozach (Sénateur de la Creuse), Charline Claveau (Vice-Présidente du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine), discours et interview de Valérie Simonet (présidente du conseil départemental de la Creuse), discours et interview de Junichi Ihara (Ambassadeur du Japon en France).

En s’associant avec le Studio Ghibli, la Cité de la tapisserie s’est offert une exposition et une promotion exceptionnelle à l’étranger. La belle aventure tissée, suivie de près par le créateur de Totoro, médiatisée par la télévision japonaise sur la chaîne publique NHK, va évidemment contribuer à accroitre l’engouement .

Emmanuel Gérard, directeur de la Cité, espère que l’exposition deviendra une curiosité pour les touristes japonais. « Il faut les faire venir à Aubusson, qu’ils découvrent notre savoir-faire avec toute la sensibilité qu’ils ont pour les métiers et l’artisanat d’art. »

Depuis son ouverture, la Cité a atteint ses premiers objectifs. Les bons chiffres de fréquentation touristique sont révélateurs de l’enthousiasme que suscitent les nouvelles compositions, tissées à partir de figures majeures de notre temps.

Considérée comme désuète ou ringarde, la tapisserie se défait des préjugés. Elle a déjà réussi à se réinventer à d'innombrables reprises. Depuis plusieurs années, l’ensemble des savoir-faire traditionnels nécessaires à sa production est mis au service de la création d’œuvres contemporaines pluridisciplinaires renouvelant la considération des artistes, des musées, et des galeries. Avec ce genre d'initiative, nul doute que le public répondra présent.

Léna, est venue rendre hommage à son prince et à la magistrale composition façonnée par la famille Guillot. Elle porte le costume de San, la Princesse Mononoké, qu'elle a confectionné elle-même.

Les travaux monumentaux qui composent la collection sont exposées au fur et à mesure de leur achèvement et visibles dans le parcours d'exposition de la Cité. À terme, un espace spécifique leur sera consacré.

5 tapisseries... et une mascotte

La Cité à prévu de métamorphoser en tapisserie cinq "tableaux" tirés des images animées des célèbres films du maître du cinéma d'animation.

Le travail sur la seconde tapisserie est amorcé depuis plusieurs semaines. La scène intitulée le banquet du Sans visage, est extraite du film Le Voyage de Chihiro. Elle présente la confrontation, dans une salle ornée de faces démoniaques, entre Chihiro et le Sans visage, chimère solitaire, en quête d’identité enrôlé dans des jeux de concupiscence, de séduction et de possession qui le rendent insatiable et maléfique. La tapisserie mesurera 3 mètres de haut pour 7,50 mètres de large.

La seconde tapisserie est en chantier à la Manufacture Four. Il faudra patienter jusqu’à la fin de l’année pour la contempler. Le monumental assemblage de laines sera mené à bien par Sarah, Clémence et Pauline, trois jeunes lissières extrêmement motivées.

Des expositions itinérantes sont prévues en France mais aussi au Japon, où le tissage suscite un vif intérêt. Un arrêt semble programmé dans la préfecture d'Aichi, où est installé Ghibli Park, le parc d'attractions dédié aux univers des œuvres du Studio nippon.

Et pour combler les vides laissés au musée lorsque les tapisseries seront en vadrouilles, les ambitieux responsables du projet espèrent ajouter d’autres pièces à la collection. Rien n'est encore clairement établi mais ils sont enthousiastes. Trois nouvelles œuvres pourraient, ainsi, compléter la tenture. Parmi elles, il est souvent évoqué la possibilité de produire une tapisserie à l’effigie de la mascotte du studio Ghibli. On croise les doigts.

お疲れ様 でした !

Otsukaresama (お疲れ様) ! Cette expression japonaise est de circonstance. Merci pour votre travail.

Félicitations à toute l’équipe de la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson pour l’inspiration, ainsi que pour l’organisation sans faille. Félicitations à Delphine Mangeret, Nadia Petkovic, la famille Guillot (Patrick, Marie, et Luc) et toutes les petites mains qui ont contribué à l’accomplissement de cette admirable et colossale entreprise.

Suivre de près, cette tenture-événement inspirée par l’œuvre de Hayao Miyazaki permet de considérer les différentes étapes inhérentes au processus de conception d’une authentique tapisserie d’Aubusson. Et le public est cordialement invité à découvrir les coulisses pour apprécier l’ampleur de la tâche.

A l’instar de cette première tapisserie, chacune des autres créations va nécessiter près d’une année de tissage, autant d’occasion de visiter Aubusson et sa Cité de la tapisserie.

Suggestion de la rédaction
Populaires

Suivez-nous