Société

Pourquoi les Japonais n’aiment-ils pas les Coréens ?

A l’heure où l’Occident marche contre le racisme, 160 ans après l’abolition de l’esclavage, il est une question que l’on a de cesse de se poser lorsqu’on est étranger au Japon, pourquoi les Japonais, d’une manière générale, n’aiment-ils pas les Coréens ?

Dans toutes les couches de la population, à la question « Quel sont les étrangers que vous aimez le moins ? », la majorité répondra les Coréens. Évidemment, il y a des millions de Japonais qui se contrefichent de leurs voisins et même de nombreux qui ont des amis originaires de Corée. Pour autant, le sentiment anti-coréen est celui le plus installé dans la société japonaise, et les raisons sont très nombreuses, et pour certaines anciennes.

Historiquement, les premiers hommes à avoir posé le pied sur l’archipel japonais venaient en partie de Corée. Bon, vous me direz, le Japon étant une île, il fallait bien qu’ils viennent de quelque part. Mais faisons un grand saut dans le temps et intéressons-nous aux relations entre les deux pays depuis le 20e siècle.

UNE COLONISATION QUI FAIT ENCORE DÉBAT

Dire que les Coréens ont souffert de la puissance des Japonais est un euphémisme. De 1905 à 1945, la Corée était une colonie de l’Empire japonais, et qui dit colonie dit privation de droits, exactions, pillages, et travaux forcés. A cette époque, la Corée était un pays pauvre et archaïque. Son annexion divisait au sein même de la classe politique japonaise. Certains pensaient qu’il était inutile de coloniser un pays de perdants et de feignants.

Vaincus par les Etats-Unis en septembre 1945, le Japon dut rétrocéder la Corée aux Coréens.
Seulement cinq ans plus tard, la guerre froide eut raison de l’unité des Coréens, et la péninsule se divisa en deux états inféodés aux deux grandes puissances de l’époque Etats-Unis et URSS.

L’histoire mouvementée que va connaitre la Corée du Sud n’aidera pas à redorer son image auprès des Japonais.

LA COREE DU SUD, UNE HISTOIRE POLITIQUE COMPLIQUÉE

A partir des années 60 et alors que l’économie japonaise était en plein boom, les deux Corée vivaient des heures sombres sous deux dictatures militaires. Tout le monde connait le régime des Kim au Nord, mais le Sud ne se rêvait pas pour autant en grand chantre de la démocratie. 

Le premier president de la Corée du Sud, Syngman Rheem, partisan d’un pouvoir autoritaire et de l’idée d’une race supérieure, fut d’ailleurs chassé assez rapidement du pouvoir lors de manifestations sanglantes. Les manifestations anti-pouvoir qui finissent mal sont d’ailleurs l’apanage de l’histoire politique coréenne.

Le traité nippo-coréen du 22 juin 1965 qui a normalisé les relations entre le Japon et la Corée du Sud, tout en permettant au Japon de devenir l’un des partenaires économiques privilégiés de la Corée du Sud, fut particulièrement critiqué pour des raisons que nous évoquerons plus tard.

Le grand président du début de l’histoire sud-coréenne, c’est Park Chung-hee. Sous ses mandats, la Corée du Sud va prendre son envol économique. En 1972, il changera la constitution pour devenir président à vie d’une espèce de dictature légale. Il donnera son accord à la tentative d’assassinat de l’un de ses opposants, le futur president Kim Dae-jung. Ironie du sort, il sera assassiné en 1979 par le chef de ses services secrets. Sa fille, Park Geun-hye, sera élue présidente de la république de Corée en 2013, destituée en 2017 et condamnée à 32 ans de prison pour abus de pouvoir, coercition, corruption et divulgation de secrets d'État.

A la mort de Park Chung-hee, une brève tentative de démocratisation voit le jour en Corée du Sud, une tentative vaine qui mourra avec le coup d’état militaire du 12 décembre 1979 organisé par Chun Doo-hwan. Ayant été nommé en avril 1980 chef des services secrets sud-coréens, il fait proclamer la loi martiale dans tout le pays le 17 mai 1980 et participe à la répression du soulèvement de Kwangju qui s'ensuit et qui proteste contre l'extension de la loi martiale. Des milliers de manifestants, étudiants, syndicalistes, sont tués pendant les neuf jours de répression organisés par le régime sud-coréen. Le 20 mai 1980, il dissout l'Assemblée nationale en déployant l'armée dans celle-ci, puis contraint le président Choi Kyu-ha à démissionner le 16 août 1980, avant d’être élu lors d’une parodie d’élection quelques jours plus tard. Condamné à mort pour son implication dans le coup d'État de 1979, il sera finalement gracié.

Vous le voyez, l’histoire récente de la Corée du Sud est très éloignée de l’image édulcorée que l’on peut en avoir, un pays ultra-moderne qui exporte sa culture à grand renfort de tubes de K-Pop et de drama. Cette instabilité politique, caractéristique du Sud dans la deuxième moitié du 20e siècle inquiétait les Japonais autant qu’elle les agaçait.

NORD, SUD, MÊME COMBAT

Pour les Japonais, bien que la Corée soit divisée en deux états, les Nordistes et les Sudistes sont à mettre dans le même sac.

Les enlèvements de Japonais opérés entre 1977 et 1983 par des agents secrets coréens basés au Japon, ont profondément marqué la société japonaise. Les tests de missiles de Kim Jong-un qui passent parfois au-dessus du Japon contribuent à renforcer ce sentiment anti-coréen Le Japon est d'ailleurs le pays avec le plus fort sentiment anti nord-coréen au Monde, bien plus qu'en France où certains politiques de premier plan parviennent à trouver d'une manière éhontée du positif dans le Juche, l'idéologie développée par les Kim.

RIVALITÉ MODERNE ENTRE DEUX GÉANTS

De nos jours, les problématiques ont changé et les bisbilles qui opposent les deux pays sont très diverses.

On peut noter une dispute sur un ensemble de petites iles, les Rochers Liancourt, géré par la Corée mais revendiqués par le Japon.

La co-organisation de la coupe du monde de football en 2002 sera aussi le théâtre de nombreuses anicroches entre supporters des deux pays, tandis que les médias japonais dénonceront la conduite des spectateurs coréens de manière négative. Les deux parties étaient également connues pour publier des messages racistes l'une contre l'autre sur internet.

Le cas des Zainichi, les descendants de Coréens ayant immigré au Japon pendant la colonisation de la Corée, environ 850,000 aujourd’hui, souvent pointés du doigt comme fauteurs de trouble, alimente souvent les gazettes et l’internet japonais. Une organisation de Zainichi, Chongryon, est communément accusée d'avoir financé et envoyé du matériel à la Corée du Nord et avoir endoctriné la population de Zainichi pour détester activement le Japon.

Mais la grande pierre d’achoppement entre les deux pays reste cependant la reconnaissance par le Japon des crimes de guerre et exactions commises par les Japonais en Corée pendant la colonisation et la guerre. A défaut d'excuses, les politiques japonais jouent le plus souvent la carte de la provocation avec des visites au sanctuaire Yasukuni où se trouvent les âmes de criminels de guerre notoires.

Parmi les crimes de guerre commis par les Japonais, citons le travail forcé et surtout le traitement des « femmes de réconfort », ces jeunes filles souvent mineures qui servaient d’esclaves sexuelles pour les militaires de l’Armée impériale.

A ce sujet, les Coréens exigent un certain nombre de réparations :
- Révéler la vérité dans son intégralité sur les crimes de l'esclavage sexuel militaire
- Obtenir des excuses officielles
- Obtenir des réparations juridiques
- Punir les responsables du crime de guerre
- Transmettre l'histoire du crime avec exactitude dans les manuels d'histoire
- Ériger un mémorial pour les victimes de l'esclavage sexuel militaire et un musée historique.

Tous les mercredis depuis 1992, une manifestation est organisée dans ce sens devant l’ambassade du Japon à Séoul.

Le traite nippo-coréen du 22 juin 1965, évoqué précédemment, est un élément souvent avancé par les détracteurs des Coréens. L'aide financière japonaise, associée à l'aide américaine, a permis de lancer un vertitable plan Marshall avec la création de firmes d’Etat dans tous les secteurs stratégiques. Les importants investissements japonais en Corée du Sud ont ainsi été un des ressorts du « miracle économique » du pays. Cependant, depuis 50 ans, le public sud-coréen continue d’insister pour que le Japon indemnise individuellement les Coréens qui ont souffert de la domination coloniale. Le gouvernement japonais a refusé de le faire, arguant qu'il avait réglé les problèmes de gouvernement à gouvernement avec l'accord de 1965. 

En janvier 2005, le gouvernement sud-coréen a cependant divulgué 1200 pages de documents diplomatiques qui enregistraient le déroulement de la rédaction du traité de 1965. Les documents, gardés secrets pendant 40 ans, indiquent que le gouvernement japonais avait effectivement proposé au gouvernement sud-coréen d'indemniser directement les victimes, mais c'est le gouvernement sud-coréen qui avait insisté pour se charger de ces versements et recevoir le montant total des subventions au nom des victimes.

Le gouvernement sud-coréen a exigé un total de 364 millions de dollars en compensation pour les 1,03 million de Coréens enrôlés sur le marché du travail et dans l'armée pendant la période coloniale. La Corée du Sud a accepté de n'exiger aucune autre compensation, que ce soit au niveau gouvernemental ou individuel, après avoir reçu 800 millions de dollars de subventions et de prêts bonifiés du Japon en compensation de sa domination coloniale de 1910-1945.

Malgré ces déclarations d’apaisement et les compensations financières reçues, chaque nouvelle génération politique exige encore et toujours des excuses du Japon. Cette insistance exaspère particulièrement les anti-coréens du Japon.

Plus récemment, et plus légèrement, la vague coréenne, ou Hallyu, qui déferle sur les ondes japonaises depuis 2010 environ, exaspère également. Régulièrement, des manifestations sont organisées devant les studios de télévision pour protester contre le passage de tel ou tel artiste dans une émission, ou la diffusion de drama coréens.

Vous le voyez, le sentiment anti-coréen au Japon se nourrit de vieilles rancoeurs, de défiance permanente, et de nouvelle rivalité. Et aussi longtemps que les voisins du monde entier ne s’apprécient pas, ce n’est pas prêt de changer.

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