Leçon d'histoire au château d'Himeji, le héron blanc

samedi 24 juin 2017 / par
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Après avoir quitté la région de San’in, je rejoins Himeji, dans la préfecture de Hyogo. La ville est principalement réputée pour son château, certainement le plus intéressant du pays, qui fait d’ailleurs partie du Patrimoine mondial de l’Unesco et des trésors nationaux du Japon.

J’arrive en début de soirée dans l’auberge que j’ai réservé et qui est en fait une petite maison dans un style bien japonais, engoncée dans une des ruelles du vieux quartier qui longe les douves à l’Ouest du château. Le propriétaire a retapé toute la maison lui-même et me fait visiter en passant d’un tatami à l’autre, d’une porte coulissante à l’autre et en se baissant pour passer par les ouvertures trop basses des portes. En plus de ça, il y a des mangas et des figurines One Piece un peu partout : je me sens vraiment comme chez moi.

Les autres locataires de l’auberge me proposent d’aller faire un tour dans le centre-ville, qui s’étend globalement autour de la grande avenue qui relie la gare JR au château. Il se trouve justement que c’est le premier jour du Himeji Yukata Festival (c’est plutôt une bonne surprise, je n’avais absolument pas prévu le coup), l’un des plus vieux festivals de ce genre au Japon. Les locaux et les touristes se baladent dans le centre-ville où plus de 700 stands de snacks et de boissons sont installés dans l’avenue principale et les rues adjacentes. Selon les chiffres des éditions précédentes, plus des deux tiers des participants viennent habillés en yukata et ceux-là peuvent alors bénéficier de réductions sur certains stands.

Je vois des petites et petits Japonais courir partout en yukata de toutes les couleurs, la plupart dévorent des friandises comme ces espèces de petites boules de pâte sucrée qui ressemblent à des bouts de gaufre en forme d’œuf (c’est plutôt pas mal à vrai dire). D’autres attendent patiemment devant des stands de nouilles sautées ou de jus de fruits fluorescents. En ce qui me concerne, j’opte pour des takoyaki à la sauce soja, un vrai délice.

L’heure tourne et après l’effervescence du début de soirée, les rues se vident. Les stands ferment mais rouvriront demain en fin d’après-midi pour les gourmands. Comme d’autres retardataires, nous nous arrêtons boire un verre dans un petit bar traditionnel : tout le monde debout et les clients enchaînent bières, cigarettes, éclats de rire et verres de saké. Je commande, selon les conseils d’un de mes acolytes de la soirée, un verre de saké avec du thé oolong froid.

Je passe devant le Himeji-jo, tout illuminé dans la nuit. Je ne rentre pas trop tard pour pouvoir attaquer la visite du château dès l’ouverture le lendemain. On m’a bien prévenue qu’il était souvent pris d’assaut par les touristes et les étudiants en sortie scolaire, et en période de festival ça risque d’être encore pire. Je pars donc de l’auberge le lendemain matin à 8h30 pour être devant les portes à l’ouverture à 9h.

Je commence la visite par l’aile Ouest, formée d’un jardin et d’une longue coursive, le Hyakken Roka, ponctué de plusieurs tours. On peut y voir différents mécanismes de défense, tels que des pans de murs où on a fait des trappes pour lancer des cailloux sur les envahisseurs en contrebas (et non pas de l’huile fumante comme dans nos châteaux européens puisque les châteaux médiévaux nippons sont principalement faits en bois). La coursive se termine par la Kesho Yagura, ou « tour cosmétique », où la princesse Sen, petite fille de Tokugawa Ieyasu et personnage historique d’Himeji et de son château, venait se recueillir après la mort de son jeune fils.

On rejoint ensuite le donjon principal en passant par diverses portes. J’y rencontre un retraité local volontaire pour guider les touristes à travers le Himeji-jo. Il m’a baladée à travers le château pendant plus de 2h et m’a investie d’une mission : expliquer ce que j’ai retenu aux touristes français qui viendront visiter. Et ce n’est pas rien, parce que j’ai eu le temps d’apprendre beaucoup de choses !

On commence donc la visite par le rez-de-chaussée, qui est en fait au-dessus du niveau du sol mais appelé comme ça parce qu’il est à l’intérieur des fortifications en pierre (comme dans le château de Matsue, voir l'article). On accède ensuite au rez-de-chaussée puis aux cinq étages supérieurs, ce qui fait un nombre total de sept étages.

Le château repose sur deux piliers principaux, Est et Ouest, qui font 24m de haut et peuvent chacun supporter 100 tonnes. Lorsque le donjon principal a été rénové, entre 2009 et 2015, on a désespérément cherché des arbres suffisamment gros pour pouvoir remplacer ces deux piliers. Il aura fallu 3 ans pour trouver ces fameux spécimens mais l’un d’eux s’est finalement fendu en route. On l’a quand même utilisé mais on peut voir aujourd’hui le pilier complètement fendu en deux aux 3e et 4e étages. Il a été entouré de cerceaux en fer pour fortifier la structure (les mêmes ont été mis sur l’autre pilier mais seulement pour décorer).

Au premier étage, on peut voir deux lourdes portes en fer mener aux petits donjons Est et Ouest ainsi que des râteliers à armes. Au 2e ont été construites des pièces secrètes où on pouvait cacher des soldats. Au 3e, des plateformes permettent là encore de lancer des pierres. Il y a également des meurtrières au ras du sol d’où les soldats pouvaient tirer ; des fenêtres en bois ont été installées au-dessus pour pouvoir évacuer la fumée des armes à feu.

Au 5e étage, on a un panorama sur toute la ville d’où on peut également voir l’enceinte complète du château. Auparavant, il était entouré de 3 rangs de douves. Le premier est toujours là. Le second seulement partiellement à l’arrière du château ; il entourait le quartier des habitations des officiers et des meilleurs guerriers. Le troisième a été complètement bouché ; il allait jusqu’à l’actuelle gare ferroviaire (environ 1,5km du château) et entourait les habitations du reste des guerriers et de marchands.

Certains détails autour de la construction du château sont particulièrement intéressants. D’abord, la façon dont les tuiles sont disposées sur les toits vient d’une technique empruntée à la Corée (c’est effectivement comme ça que sont faits les toits des maisons traditionnelles que j’ai pu voir à Séoul) pour faire évacuer l’eau de pluie plus efficacement et sans tâcher les murs. Ainsi le château d’Himeji, dont les murs sont complètement recouverts d’un plâtre blanc immaculé, a également des toitures que l’on voit blanches de loin car, même si les tuiles utilisées sont noires, on les a recouvertes de joints étanches blancs. Ce qui a valu au donjon principal son surnom de « héron blanc ».

Autre élément à noter, le Himeji-jo était l’un des châteaux les plus forts de l’époque Edo puisque naturellement défendu au nord, à l’est et à l’ouest par des montagnes et au sud par la mer. Pourtant il avait un point faible de taille : on n’y avait pas d’accès direct à l’eau, ce qui était un véritable problème en cas de siège. Dans l’enceinte principale Hon Maru, on peut voir plusieurs puits qu’on a creusé jusqu’à 15m de profondeur mais qui sont aujourd’hui complètement secs. Pour acheminer l’eau jusqu’à l’intérieur du château, on avait donc aménagé un circuit jusqu’au sous-sol qui correspond à l’ensemble de portes par lesquelles les touristes passent aujourd’hui pour rejoindre le donjon principal et qui sont surmontées des inscriptions en kanji 水一門, 水二門, 水三門, etc. jusqu’à 7 (littéralement : 1e porte de l’eau, 2e porte de l’eau et ainsi de suite).

Il y aurait encore beaucoup de choses à raconter sur ce château dont beaucoup de mystères n’ont toujours pas encore été levés par les historiens mais vous irez sur place pour en savoir plus.

Après cette visite riche en apprentissage, je rejoins le jardin Koko-en, à quelques pas à l’Ouest de la porte principale du château. Cet ensemble de neuf petits jardins n’a pour le coup rien d’historique puisqu’il a été construit dans les années 1990 sur le site d’anciennes résidences de samouraïs mais il reprend les techniques de jardinage de la période d’Edo. La balade est très appréciable et aussi très photogénique.

Après cette petite pause bucolique, je longe la douve Ouest du château pour rejoindre la colline Otokoyama qui offre un panorama de la ville saisissant à hauteur de vue du château. Au pied de la colline a été construit le sanctuaire Senhime, qui comme son nom l’indique rend hommage à la princesse Sen qui vécût au Himeji-jo avec sa famille pendant une dizaine d’années avant de rejoindre Edo et d’y devenir une nonne bouddhiste suite à la mort tragique de son fils.

Après avoir découvert cette superbe ville qu’est Himeji, je m’en vais prendre le train pour de nouvelles aventures à Kobe.

Pratique

Accès = à 35mn en train de Kobe. C’est aussi une excursion que les touristes privilégient la plupart du temps sur une journée depuis Osaka ou Kyoto. Je conseille vivement le détour.

Auberge = Engakudou, réservée sur Booking. N’hésitez même pas une seconde et choisissez celle-là ! Le cadre est super et c’est à 25mn à pied de la gare (ou 2 arrêts de bus, à côté du jardin Koko-en). 2500 yen la nuit en dortoir (qui était en fait une chambre très spacieuse avec seulement deux futons installés à l’étage) ; des chambres privées pour les couples sont aussi proposées.

Activités = 1000 yen l’entrée du château, 1040 pour un billet combiné avec le Koko-en (moitié prix pour les moins de 18 ans). Un autre site apparemment très intéressant à voir et qui figure aussi parmi les trésors nationaux japonais est le temple Engyoji, sur le mont Shoshazan à la sortie de la ville (j’ai sauté la destination surtout en raison du prix parce qu’il faut s’y rendre en bus puis en téléphérique et que le coût des deux combinés revient déjà à 1300 yen auxquels il faut ajouter 500 yen pour l’entrée du site).