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À voir absolument : Aubusson, la Cité internationale de la tapisserie et l'imaginaire de Hayao Miyazaki en tapisserie

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Un immense carton de la tapisserie tirée de "Princesse Mononoké" est accroché dans le vaste hall d’entrée

A mi chemin entre Clermont-Ferrand et Limoges, niché entre la Beauze et la Creuse, Aubusson ne bénéficie pas des meilleurs accès aux réseaux de transport interurbains. En tout cas, depuis Paris, c’est plutôt compliqué. Et c’est bien dommage, car le coquet village possède de nombreux atouts. Il offre à ses visiteurs un grand bol d’air avec ses nombreuses routes bucoliques, un patrimoine architectural riche avec ses maisons à tourelles, des châteaux de caractère ou encore sa tour de l'Horloge.

Le panorama du haut de la ville sur les ruelles et les jardins en terrasses est épatant.

Aubusson abrite, surtout, en son sein, un formidable porte-étendard, catalyseur d’une étonnante création artistique contemporaine et multiforme : La Cité internationale de la tapisserie.

Transmission de savoir-faire avec une plateforme de formation aux métiers de la création mais aussi de la restauration textile, centre de documentation, espaces d’exposition, ateliers et résidence d’artiste… Bien plus qu’un conservatoire de l’histoire de la tapisserie, la Cité est, depuis sa création et par ses différentes composantes, le moteur d’un territoire étonnamment dynamique et attractif.

La visite de la Cité internationale de la tapisserie justifie à elle seule le voyage à Aubusson.

Les impressionnantes salles d’exposition de la Cité permettent de voyager au fil de six siècles d’histoire de la tapisserie d’Aubusson, fleuron des Arts décoratifs français, reconnu au "Patrimoine culturel immatériel de l’humanité" par l’UNESCO.

La « Nef des tentures », gigantesque espace d’exposition présentant des œuvres du XVe au XVIIIe siècle, âge d’or de la Manufacture royale sous Louis XIV avec, entre autre, la plus ancienne tapisserie connue à ce jour : Millefleurs à la Licorne.

La tapisserie est au confluent de l’artisanat et des arts déco. Des centaines d’œuvres du monde entier, anciennes ou plus contemporaines, « tapissent » les murs et quelques exceptionnelles pièces de mobilier inspirées par le travail des artisans d'art d'Aubusson sont aussi exposées.

Une mise en scène avec "Le Bain" des plasticiens Christophe Marchalot et Félicia Fortuna.
La Cité réalise depuis 2016 une série de tenture (ensemble de tapisseries) consacrée à l’univers de l’œuvre de Tolkien, le Seigneur des Anneaux.
Divers objets et outils de travail vous permettront de tout connaitre ou presque du travail des artisans et de vous familiariser avec les termes usités «carton», «teinture», «tenture», «lissier», «métier», «tombée», «haute-lisse», «basse-lisse», …

Extraire la tapisserie de son image un peu surannée de décoration pour château mal chauffé avec Tolkien et Miyazaki

Un ensemble de tapisseries sur un même thème est appelé une tenture. Les tentures permettent de dérouler une narration et de représenter plusieurs épisodes marquants d’une même histoire. Pour les périodes anciennes, les sujets étaient généralement tirés de la mythologie, de la Bible ou de romans à succès.

Depuis 2016, et les tentures consacrées au Seigneur des Anneaux, la Cité de la tapisserie s'est lancée dans une nouvelle grande aventure, aller au-delà des acteurs spécialisés pour toucher un autre public, proposer de grandes oeuvres au sein desquels les nouvelles générations peuvent s'identifier. "L’imaginaire de Hayao Miyazaki en tapisserie d’Aubusson" s’attache à interpréter le travail magistral du réalisateur japonais en une grande tenture de cinq pièces. Une telle démarche de transcription d’un univers animé en tapisserie est inédite et entraîne naturellement les visiteurs dans l’univers plus large de la tapisserie d’Aubusson.

Ces nouveaux ensembles monumentaux et prestigieux rejoignent ainsi les grands cycles narratifs des XVIIe et XVIIIe siècles. Hayao Miyazaki, ses personnages héroïques, ses sorcières et ses forêts enchantées… Un univers totalement en phase avec les fables oniriques contés dans la laine d'Aubusson, jadis inspirés de grandes épopées littéraires comme L’Odyssée d’Homère, ou l’histoire d’Armide et de Renaud tirée de "La Jérusalem délivrée" de Le Tasse.

Depuis automne 2020, sur le site de la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson, un espace dédié au projet est ouvert au public. En attendant l’exposition pérenne des tapisseries Miyazaki, les visiteurs peuvent découvrir les maquettes des cinq projets et des projections informatives.

Les notes enchanteresses et mélancoliques de Joe Hisaishi accompagnent le visiteur, plongé dans une semi-obscurité, dans un petit espace dédié à la présentation de l'ambitieux projet. On y découvre, les scènes choisies pour le tissage des cinq tapisseries monumentales tirées de l’imaginaire du réalisateur japonais.

Une série de panonceaux présentent le minutieux et subtil choix des nuances, de la texture des fils de laines, ainsi que des formats.
A la présentation des maquettes s'ajoute la projection grandeur nature des futures chantiers.
Nausicaä de la vallée du vent, Le sacrifice des Omus (2 x 10 m.). Le paysage apocalyptique issu de la « revanche de la nature », conséquence de la déraison humaine, a été choisi pour la réalisation d’une tapisserie en format panoramique
Le Château ambulant, La peur de Hauru (3 x 5,60 m.).
Le Château ambulant, au coucher du soleil (5 x 5 m.).
Le Voyage de Chihiro, Le banquet du Sans visage (3 x 7,50 m.). Le tissage devrait commencer fin octobre, début novembre.

La sélection a été faite en fonction de leur esthétique mais aussi de la « tissabilité ». Hayao Miyazaki a bien sûr eu un droit de regard et a émis des préférences, notamment pour la scène du banquet du sans visage. Chihiro fait face à la chimère en quête d’identité, devenue possessive. Cette dernière n’apparaissait pas intégralement. Le projet initial possédait déjà des dimensions vertigineuses, il sera rallongée d’un mètre supplémentaire.

Toutes les pièces de cette tenture sont complexes et monumentales. La première scène, extraite de Princesse Mononoké, fait 23m².

Princesse Mononoké, Ashitaka soulage sa blessure démoniaque (5 x 4,60 m.) .

Ashitaka soulage sa blessure démoniaque

Un sanglier possédé par un démon a blessé au bras Ashitaka. À son tour pris par la malédiction, il mourra s’il ne parvient pas à trouver le moyen de lever le sortilège. Accompagné de son fidèle Yakuru, il part vers l’Est dans l’espoir de vaincre la menace qui pèse sur lui et sur tout le pays.

L'image n'existe pas telle quelle dans le film d’animation, sorti en 1997. C’est un travelling, qui dévoile le jeune prince déchu se réfugiant pour soulager son bras sous l’eau fraîche, au pied d’immenses cèdres filtrant une mystérieuse lumière. Haut de 5 mètres et large de 4,60 mètres, la scène sera figée dans 120 kg de laine, de lin et de soie.

Le carton de la toile intitulée "Ashitaka soulage sa blessure démoniaque", la première des cinq tapisseries.

L’affiche présentée dans l'espace Miyazaki est une reproduction d'un carton, une image qui sert de guide, placé sous les fils de chaînes du métier à tisser. Impressionnant format et pourtant, il est un poil plus petit que la monumentale œuvre qui sera produite.

L'envers du décor

La Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson protège un héritage exceptionnel mais le plus impressionnant se cache dans les coulisses, ouverte au public.

Car c’est, avant tout, pour valoriser le patrimoine immatériel, le savoir faire, que la Cité de la tapisserie s’est lancée dans cette aventure originale et audacieuse.

Dans la tapisserie d’Aubusson, chacun des maillons a une recherche d’excellence, de connaissance, de compétence dans son savoir-faire. La filature fournit les fils de laine. Le teinturier met en couleur la laine. À partir de l’image extraite du film, le cartonnier codifie et réalise une transposition en tapisserie. Le lissier donne forme et vie en laine.

Il s'agit d'un travail d’orfèvre dont on peine à mesurer les contours et l'ampleur même en entendant les chiffres démesurés que les lissiers, les artisans qui réalisent les tapisseries, nous annoncent sans sourciller.

Sur le métier Les trois fées tisseuses de l'atelier familial Guillot s'attèlent à l'ouvrage. Grattoirs et flutes de laine à la main, Patrick, le père, Marie, la mère et Luc, le fils, s’échinent à entremêler des milliers de fils colorés durant 8 à 10 heures par jour, parfois le soir, soixante heures par semaine, depuis mars 2021, sans se gêner le moins du monde. Et cela sans laisser de côté les autres commandes qu'ils ont aussi à honorer en parallèle.

120 kg de laines et une centaine de teintes différentes seront nécessaires pour la première tapisserie de la tenture Miyazaki.
Le métier de « basse lisse » traditionnel en acier et bois de sapin, de huit mètres de long, pesant plus d'une tonne, mis à disposition par la Cité dans ses locaux.
Un travail titanesque, complexe et qui peut paraitre ingrat aux yeux des béotiens. D’autant qu’il s’effectue sur l'envers de la tapisserie. La pièce est roulée sur elle-même, au fur et à mesure du tissage.

Ce n’est qu’au lever de rideau ou plutôt à la tombée de métier qu’ils verront pour la première fois l’œuvre en entier. Dans le jargon du tissage, la tombée de métier est le moment, instant de tension et d'émotion, où l’œuvre est dévoilée, détachée du support qui a permis sa production. On coupe les fils de chaîne qui la maintiennent sur le métier à tisser et toutes les petites mains qui ont contribué (cartonnier, teinturier et lissier) découvrent le fruit de leur collaboration avec la crainte que leur interprétation soit passée complètement à côté du projet.

Les trois lissiers à l’œuvre utilisent une technique dites de multiples contextures. Des laines différentes sont associées pour gagner du temps mais aussi pour apporter plus de contraste.
Le choix des laines est primordial. Si la laine Prassinos est utilisée pour recréer les matières végétales, c'est le fil de lin qui pourra donner un aspect satiné au minéral alors que le côté humide du sommet d'une pierre, pourra être rendu en utilisant de la soie…
Pour la mousse, par exemple, de la laine bouclette sera préférée. Des fils de laines d’épaisseurs différentes sont choisies en fonction des besoins de l'œuvre, ce qui permet de créer des illusions d’optiques avec des effets de creux ou de bosses pour une écorce, des pierres, un feuillage plus ou moins denses…

Il va falloir attendre le début d’année 2022 pour admirer en détail l’impressionnant travail réalisé sur cette œuvre extraite de Princesse Mononoké. Elle pourra être contemplé à la Cité, avant d’aller faire rayonner le nom d’Aubusson dans d’autres régions du monde. Les œuvres monumentales devraient faire l'objet d'expositions itinérantes. Elles iront au Japon où le tissage suscite un vif intérêt.

Et Totoro ? Il se murmure, si tout se passe bien et que le public répond présent, que l’ineffable mascotte du Studio Ghibli soit intégrée au programme. On espère voir son sourire, lui aussi, figé en laine d'Aubusson…

D'ici là, il faudra bien patienter encore plusieurs années pour que l’ensemble de la tenture événement soit exposé. Le premier tissage a débuté en mars de cette année. L'ensemble de la tenture sera terminé fin 2023.

ありがとうございました

Merci à la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson pour l’invitation. Merci à Jean-Philippe Trapp, Cynthia Quique, et Justine Picton pour leur travail, leur engagement et leur enthousiasme durant notre visite. On se revoit à la tombée de métier en présence de Hayao Miyazaki… On croise les doigts.

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