À la mi-mai, alors que la saison de Rikka (l'établissement de l'été) déploie sa clarté solaire sur l'archipel et que les journées s'allongent sensiblement, les massifs forestiers du Japon connaissent une explosion de vitalité spectaculaire. Du 15 au 20 mai, la 21ᵉ micro-saison salue cette force ascensionnelle : Takenoko shôzu (竹笋生) — « les bambous poussent » (littéralement : les jeunes pousses de bambou s'élancent). Contrairement aux récoltes souterraines précoces du début du printemps, ce sont ici les jeunes tiges des grands bambous indigènes qui percent la canopée avec une vigueur fulgurante.
Sur le plan botanique et climatique, cette micro-saison met en scène la croissance végétale la plus rapide et spectaculaire de toute la flore tempérée. Les jeunes pousses du grand bambou indigène madake (Phyllostachys bambusoides) jaillissent hors de l'humus et peuvent grandir de plus d'un mètre en l'espace de vingt-quatre heures sous la caresse de l'air tiède de mai. Dans les bosquets, une mélodie feutrée et continue résonne : le bruissement sec des gaines protectrices brunes tachées d'ébène qui se détachent et tombent au sol à mesure que le tronc lisse d'un vert émeraude éclatant s'élève vers la lumière du soleil, transformant les sous-bois en d'immenses cathédrales vivantes.
À la table conviviale de fin mai, les dernières jeunes pousses tendres de bambou cueillies à point sont à l'honneur dans les cuisines familiales. On les prépare en Takenoko-gohan (riz cuit à la vapeur avec des dés de bambou frais mijotés au dashi et au mirin), surmonté de feuilles froissées de poivrier sauvage kinome dont l'arôme citronné et résineux sublime la texture agréablement croquante de la pousse. C'est également le moment où les premiers concombres et courgettes de plein champ font leur entrée sur les étals maraîchers, croqués frais avec une pointe de pâte de miso doux fermier pour étancher la soif des premières chaleurs.
Pour vivre l'immersion la plus grandiose au milieu des bambous géants, la destination incontournable se niche à l'ouest de Kyoto, au cœur de la mythique bambouseraie de Sagano à Arashiyama. Les allées bordées de palissades traditionnelles en bambou tressé cheminent sous des milliers de tiges dressées vers le ciel qui ondulent doucement sous la brise de mai. Le grincement musical des troncs qui se frôlent et le chuchotement des feuilles dans le vent sont officiellement classés parmi les cent paysages sonores protégés du Japon, offrant aux visiteurs un havre de paix et de fraîcheur ombragée hors du temps.
Le bambou (take) occupe une place sacrée dans l'imaginaire littéraire et spirituel du Japon, symbole immémorial de pureté, de souplesse morale et de droiture capable de plier sous les pires tempêtes sans jamais rompre. Il est le berceau du plus ancien récit narratif de la prose japonaise, le Taketori Monogatari (Le Conte du coupeur de bambou, Xᵉ siècle) : un vieil artisan coupant une tige de bambou étincelante y découvre la minuscule princesse céleste Kaguya, née au cœur de la plante sacrée. Voir les bambous s'élancer vers le ciel en mai rappelait aux anciens la pureté des origines et la beauté d'une âme qui s'élève sans détour vers la clarté céleste.