samedi 25 août 2018

Comment je suis devenu une mère japonaise, épisode 5 : Le mois des fantômes

Après une semaine de vacances à Singapour, la cité-état vieille de 53 ans où les personnes de toutes origines ou religions vivent en harmonie (d'après la brochure), nous voila de retour à Tokyo au milieu... de personne. Toutes mes collègues mères au foyer sont parties se refaire la cerise chez papa et maman dans leur campagne. Cette période du mois d’août est en effet l’une des plus calmes de l’année dans la capitale car les familles profitent des fêtes d’Obon pour rentrer dans leur province.

En début de semaine, le mercure était descendu sous les 30 degrés, une première depuis de longues semaines. On a donc pu partir se balader plus de 2 minutes 30 sans transpirer comme un esquimau dans le désert. Le désert, on est revenu dedans depuis mercredi, et le weekend s’annonce encore plus chaud. 

Au jidōkan (le centre aéré) certains sensei ont pris quelques jours de vacances mais les activités habituelles ont toujours lieu. En bon Japonais que je deviens peu à peu, j’ai rapporté un petit souvenir de Singapour. Cette tradition dite de l’omiyage est une véritable institution au Japon. On DOIT rapporter quelque chose d’un voyage fut-il d’une seule journée, à ses collègues proches, amis, ou maitresse… d’école. En Asie du Sud-Est et plus globalement dans le monde chinois - je pourrais dire le Monde tout court - c’est le 7e mois lunaire, ou mois des fantômes. Pour l’occasion, et sans que je sache vraiment pourquoi, les pâtisseries, restaurants et grands hôtels proposent des moon cake, qui n’ont, je le précise, rien à voir avec le président sud-coréen. Au moment de les découvrir, je me dis que ces gâteaux de lune feront un présent idéal dans un futur très proche, dans mon quartier de Tsukishima, l'île de la lune. Ça ne s'invente pas.

Naturellement, au moment de donner les gâteaux aux personnes du jidõkan, je n’entends que des remerciements. Au prix que ça coûte c’est un minimum. Dans les faits, l’omiyage n’est pas si courant dans cette situation. On considère qu’on paye ces personnes avec l’argent de nos impôts donc tout autre geste de sympathie serait superflu. Il ne faudrait pas non plus être trop chaleureux, ça ne serait pas japonais du tout. Néanmoins, leur sérieux, disponibilité, et le fait que ces professionnels de l’enfance trouvent ma fille sugoku kawaii affaiblit considérablement mon sens critique et me fait dire que la maxime inscrite dans une assiette du Mont Saint-Michel accrochée dans la cuisine de ma grand-mère depuis 1972 « Plaisir d’offrir, joie de recevoir » trouvera ici une illustration idoine.

Alors que j’avance plus à l’intérieur de l’entrée pour garer la McLaren de ma fille (la poussette, pas la Formule 1), cette dernière se souvient que j’avais préparé un petit pain brioché pour son goûter du matin. Ce même pain brioché que je lui avais proposé il y a 5 minutes sur le chemin et qu’elle avait poliment refusé d’un NON.

Je demande alors - et c’est là l’erreur - à un responsable où ma fille peut s’installer pour manger sa petite brioche, sachant parfaitement qu’elle ne peut pas le faire dans la salle de jeux. Il me répond qu’en temps normal, c’est dans la salle de lecture de l’entrée (là où nous sommes) que les enfants déjeunent. Toutefois, pour s’en assurer, il va s’enquérir de la situation auprès d’un « gradé ». Je surveille ce conciliabule du haut de ma taille et je remarque que toutes les têtes se retournent vers l’horloge. Je regarde ma montre à mon tour, il est 11h. Mon interlocuteur revient vers moi et m’annonce la tête dans les épaules que « c’est un peu compliqué. Les enfants n’ont le droit de manger que de midi à une heure ». Pendant ce temps, ma fille commence à s’impatienter et réclame son bout de pain en disant logiquement « pain, pain ». Le spectre d'une joute verbale commence à poindre à l'horizon. J’hésite encore sur la réaction à adopter. Je peux jouer le Japonais docile et conciliant ou alors opposer un gaijin smash (réaction d’un étranger face à une situation ubuesque pour lui dans le but de trouver un compromis). Etre étranger au Japon a de nombreux inconvénients et quelques avantages. Si notre bonne éducation nous fait suivre les règles et nous force à être souvent plus polis que la plupart des Japonais, dans d’autres circonstances, il nous est possible de s’en détourner et, feignant l’incompréhension ou l’impatience, obtenir gain de cause. Les Japonais ne savent bien souvent pas comment s’y prendre avec les étrangers. Souvent, ils préfèrent donc céder à leurs desiderata qu’entrer dans un conflit à l’issue incertaine.

J’explique que la petite a faim et qu’en l’espace de deux minutes, elle aura avalé sa brioche, qui en plus ne fait même pas de miettes. Alertés par ma voix un brin plus agacée qu'à l'accoutumée, les officiers décisionnaires sortent de leur QG opérationnel pour venir au secours de leur subordonné peu habitué à ce que l’on discute ses instructions, et d’un ton très doux mais ferme, ils m’expliquent qu’en gros c’est impossible, les règles sont les règles. « Peut-être pouvez-vous faire un tour dans le quartier en poussette le temps que la petite mange son gouter ? » Il est 11h, le soleil tape fort et il fait 35 degrés. Je préfère rentrer et je le fais savoir en expliquant que cette règle est ridicule et que je ne peux pas dire à ma fille de 2 ans d’attendre une heure pour manger sa brioche si elle a faim. « Sumimasen » (désolés). Je n'ai pas l'impression de demander la lune, sachant que ce serait en outre malvenu de la reprendre alors que cinq minutes plus tôt, je leur en donnais un morceau en gâteau.

Nous sommes d’accord pour dire que cette histoire n’a rien de dramatique. Elle est juste un aperçu de ce que peuvent être les relations parfois ambiguës entre les étrangers et les Japonais, et aussi un rappel que ces derniers sont souvent hantés, à leur corps défendant, par les démons de la bureaucratie locale et de ses règles insondables.

Des esprits malfaisants qui feraient bien de s'envoler en même temps que s'achève ce fameux mois des fantômes et que s'approche la saison des typhons. Il y a fort à parier cependant qu'ils se soient vus offrir il y a longtemps déjà un visa de résident permanent dans l'archipel.

Partagez

Commentez

Vous devez vous identifier ou vous inscrire pour ajouter un commentaire.