vendredi 3 août 2018

Comment je suis devenu une mère japonaise, épisode 4 : L'été dure trois mois

La vie suit son cours dans le quartier tokyoite de Tsukuda. Ici aussi, les enfants sont en vacances. Il fait chaud, très chaud. A la limite du supportable. Depuis la fin du mois de juin, la température dépasse les 30 degrés tous les jours et l’humidité ne fait que rajouter une chape de plomb sur nos têtes. Les rues sont désertes en journée et il faut s’enfermer dans le supermarché pour trouver un peu de vie et de froideur humaine.

Dehors, on est en pleine monarchie de juillet/août et les reines sont les cigales. Les insectes, indissociables de l’été japonais ne savent plus où donner des ailes. Elles ne font plus la distinction entre jour et nuit tant Morphée a tendance à un tantinet abuser des barbecues nocturnes ces dernières semaines. Résultat, elles chantent quasiment 24 heures sur 24 et meurent d’épuisement, quand elles ne sont pas capturées avant par leurs chasseurs aux filets. Le premier prédateur des cigales au Japon, ce ne sont ni les moineaux ni les chouettes, mais les enfants. Le semitori (attraper les cigales) est en effet l’activité principale des petites têtes brunes japonaises durant les vacances. Elles les attrapent à l’aide d’un filet puis les prennent entre leurs petits doigts pour parader, comme jadis on le faisait avec un tamagotchi.

Plus discrètes que ces Castafiore de troncs d'arbres, parmi mes nouveaux compagnons du quotidien que sont les mères au foyer, beaucoup sont parties dans leur famille en province. Moi-mème je suis parti en mission professionnelle dans la préfecture de Fukuoka le weekend dernier laissant ma femme seule avec ma fille pour la première fois. Durant ces quatre jours, un typhon est venu balayer devant notre porte, bien que j’avais fait le ménage avant de partir, et il a rapidement redonner sa place au soleil qui n’attendait que ça pour terminer la cuisson de nos côtelettes d’hommes déjà bien rosées par cet été qui n’en finit pas, et pour cause, on est que début août. Si l'amour est réputé ne durer que trois ans, l'été japonais dure lui trois mois. Trois longs mois.

Ce weekend seule à Tokyo a permis à ma femme de se familiariser davantage avec le jidōkan, l’espèce de centre aéré du quartier, celui où l’on va chaque matin pour jouer avec les autres enfants. Pour rappel, elle ne parle pas un mot de japonais et au jidōkan, tout le monde le sait.

Quand je dis qu’elle ne parle pas un mot, vous aurez bien compris qu’elle ne parle pas un mot mais une trentaine peut-être. Parce qu’elle est bien élevée du haut de son mètre soixante-seize, elle dit bonjour en arrivant, ce à quoi l’équipe du jidōkan répond bonjourSon erreur, avoir dit ce bonjour en japonais. C’est bien une erreur car à partir de ce moment, on ne va lui parler que japonais. Vous me direz, c’est bien normal de parler japonais au Japon. Mais lorsque ma femme sort la phrase clé qui en général coupe court à toute conversation, 日本語が分かりません(je ne parle pas japonais), on lui répond une nouvelle fois en japonais qu’elle parle très bien.

Les Japonais pensent naïvement qu’en parlant plus lentement, une personne qui ne parle pas du tout leur langue comprendra davantage. Problème, le japonais, ce n’est pas de l’italien et quand on ne le parle pas, on ne peut pas tricher. Il ne suffit pas d'ajouter des o ou des i à la fin des mots français pour réussir une fois sur deux à se faire comprendre. Les blagues du genre "Comment dit-on « femme trompée » en japonais ? – Imafékoku" que l'on sortait lors de nos années collège ne sont absolument d'aucune aide lors d'une tentative de conversation avec Madame Matsubara. Madame Matsubara justement, elle ne parle pas anglais. Alors avec me femme, c'est échange de regards timides et de sourires gênés agrémentés de "Oh!" (à prononcer attendrie comme dans "Oh, elle est mignonne") à chaque facétie de leur fille. Il y a tout de même l'un des sensei (responsable) du centre qui connaît un peu le français. D'ailleurs, il fait profiter ma femme de sa connaissance de la langue de Molière en l'apostrophant de manière totalement aléatoire et à chacune de leurs rencontres d'un "Tour Eiffel", "Bon appétit" ou "Merci beaucoup". La palme revenant au "Bonne nuit" prononcé à midi dix.

Les langues étrangères ne sont pas le fort des Japonais. Le Japonais n'est pas le fort de ma femme. Lequel des deux fera le premier pas vers l'autre ?

A part ça, ce weekend, c’est le grand festival du quartier (住吉神社例祭). Il n’a lieu qu’une fois tous les trois ans. C’est l’effervescence dans tout Tsukuda.

A très vite.

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