Séance de cinéma entre copines à Shibuya

Aller à une séance de cinéma, au Japon, ça vous tente ? Lorsque l’on m’a invitée à aller voir un film à Shibuya, je ne m’attendais à rien de particulier. J’ai su dès l’entrée que j’allais découvrir une autre manière de concevoir le cinéma: le pique-nique entre copines.

J’aurais pu vivre cette première expérience des salles obscures japonaises en allant voir un chef d’oeuvre. Manque de bol, ce fut plutôt un navet, spécial fille, mettant en scène le fameux Tomohisa Yamashita, alias Yamapi pour les fans. Mon amie me débriefe, "c'est la suite d'un drama très populaire".

Les 1er et 14 de chaque mois, les cinémas Toho font des prix réduits - une place de cinéma au Japon coûte cher, et si ce n’est que pour capter la moitié du film en japonais non sous titré, le gaijin rechigne à casser sa tirelire. Les filles bénéficient en plus du mercredi, “jour des filles”. À 1100¥ au lieu de 1800¥, l’expérience se tente.

Nous sommes allées acheter nos places une heure à l’avance, mais très souvent les Japonais se les procurent plusieurs jours avant la séance, afin d’être sûrs d’en avoir et ensuite d’être bien placé. Aller au cinéma, ça s’organise. La salle est déjà quasiment complète.

Arrivées devant la borne automatique, nous avons navigué sans trop de peine dans le menu. Salle 5, 2ème étage, 15h40, Kin Kyori Renai. On sent dans notre dos le regard intrigué des employés - ça les défrise sans doute de voir des étrangères parler japonais. Je ne sais alors toujours pas quel est le scénario, mais je n'ai pas froid aux yeux. Je fonce, téméraire que je suis.

Pour accéder aux salles, il faut emprunter les ascenseurs, à la moquette un peu sale et couverte de popcorn. Oui, au cinéma, le Japonais mange. Et ça tient carrément du plateau repas. Sans doute se sont-ils affamés les jours précédents. Lorsque les portes de l’ascenseur se sont ouvertes, nous avons été assaillies par un puissant parfum de popcorn caramélisé, chocolaté, vanillé... bref, on respirait du sucre. Les quantités astronomiques et l’odeur écœurante des menus nous ont sauvées du diabète, on passe notre tour.

Dans le hall, des goodies de l’acteur Yamapi, dans l’adaptation du manga Kenshin le vagabond, sont présentés un peu partout. Nous sommes principalement au milieu de collégiennes et de lycéennes assez excitées, mais des femmes plus âgées rentrent aussi dans la salle.

Assises en bout de rang, rangée D, sièges 20 et 19, on constate que la salle n’est pas très profonde, et que l’inclinaison est faible. Nos têtes dépassent des sièges - très peu confortables au demeurant, comme toujours au Japon. Les Japonaises - et 4 collégiens très agités dont la présence reste une énigme, sont armées de plateaux pour leurs boissons, leurs pots de popcorn, leurs glaces, leurs bonbons… C’est une véritable orgie de sucre.

Plateau repas des cinémas Toho

Les spectatrices bougent beaucoup, et retournent acheter des bonbons ou une boisson, avant le début du film. La salle n’est que gloussement et conversations animées. Assises devant l’allée, nous attirons le regard, et on regrette presque de ne pas s’être mise dans le fond de la salle !

Les bandes annonces sont diffusées au milieu de la publicité, et je ne peux que constater que la manière de faire des trailer au Japon diffère complètement de la France. Beaucoup de lecture, pour peu d’images, on est vite perdu dans le rapide enchaînement d’informations. Des films très violents et très gores - explosion de corps, monstres, hurlements, sont mis en avant juste après des films d’animation ou des Disneys. Tout va bien.

Finalement, arrive le moment des avertissements : pas de téléphone, pas de texto, pas de bruits en parlant, pas de bruits en mangeant, pas de coups de pied dans les sièges. Reçu 5/5, la salle jusqu’à alors très agitée, devient enfin silencieuse à l’exception des opercules ouverts discrètement, et du doux bruit du pop corn que la main attrape dans la pénombre.

La séance se déroule dans le calme et les seuls “kya” me perçant les tympans proviennent des lycéennes du film. Le son n’est pas trop fort, par contre la salle est un véritable frigo et je me gèle, recroquevillée sur mon siège. Courage, le film ne dure que 118 minutes. J'essaye de suivre cette histoire d’amour sans queue ni tête entre un professeur d’anglais et une lycéenne. Le beau professeur, a l'accent anglais improbable, fait craquer le coeur de toutes les filles de l'établissement. Toute, sauf une, au comportement plus proche de l'autisme. L'histoire aurait pu, sans doute, donner un résultat pas trop chamallow. Malheureusement, comme souvent avec cette sucrerie, l'excès nous porte au bord de l'écoeurement et on court jeter le sachet. La dernière scène m’achève : les héros s’embrassent timidement dans un coucher de soleil fait par ordinateur, sur la plage.

Je suis prête à bondir tel un diable dans sa boite lorsque les crédits défilent mais… personne ne bouge. Au Japon, on reste vissé sur son siège jusqu’à ce que les lumières se rallument ! Je suis surprise de l'absence de brouhaha suivant la fin d'un film. Le public, probablement en trip prédiabète, sort de sa torpeur lentement et les spectatrices - spectateurs, si on considère ces fameux rebelles roupillant au fond de leurs places, s'étirent mollement. Le retour à la réalité est dur. Les beaux jeunes hommes prêts à vous dire "je t'aime" appartiennent à l'imaginaire des jeunes et moins jeunes Japonaises en mal d'amour.

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