• Comme un trait d'union entre les cultures japonaises et françaises, M. Yoshizawa nous éclaire de ses connaissances et partage avec nous toutes les subtilités et les richesses qui font le Japon. Retrouvez l'intégralité de ses chroniques et plus encore sur le site du Centre Culturel Franco-Japonais de Toulouse dont il est le directeur exécutif, ainsi que sur les pages des réseaux sociaux.

    Les Japonais, bêtement disciplinés ?

    jeudi 19 février 2015 / Claude Yoshizawa

    On dit souvent que la mentalité japonaise et la mentalité française sont très différentes, voire même opposées. Je reviendrai sans doute sur cette affirmation sur laquelle j'ai beaucoup de réserves. Mais je dois reconnaître que parfois, elle se vérifie. En voici un exemple.

    En France, on a généralement des Japonais l'image d'un peuple extrêmement discipliné. Difficile de prétendre le contraire lorsqu'on se ballade dans Tōkyō. Pour traverser une rue, impensable de le faire en dehors d'un passage protégé devant lequel on attendra patiemment que le feu passe au vert. Circulation ou pas. Il n'est pas rare de voir une personne immobile à un feu rouge à trois heures du matin alors que la rue qu'elle veut traverser est totalement vide. Et pour faciliter le flot des piétons dans les carrefours qui sont envahis aux heures de pointe, on a même prévu des passages en diagonale où, chose assez étrange, on ne se bouscule pas autant qu'on pourrait l'imaginer au moment où les flots de piétons se croisent...
    Que cela soit pour les piétons ou pour les voitures, les routes sont littéralement recouvertes de peinture. A Tōkyō, on ne tourne pas à gauche ou à droite impunément et au dernier moment, il faut se mettre bien avant dans la bonne file. Ce qui, au passage, ne facilite vraiment pas la vie des provinciaux ou des étrangers qui ne connaissent pas forcément leur chemin, et les panneaux indicateurs ne sont pas toujours d'une grande aide.
    Lorsqu'il est question de constituer une queue dans la rue, et ceci arrive très fréquemment devant des boutiques juste avant leur ouverture, devant des restaurants réputés mais très vite pleins à midi, pour attendre le début d'une séance de cinéma etc., il sera hors de question que celle-ci gêne le reste des piétons.
    Dans les stations de métros et gares de trains aériens, dont les plus importantes atteignent plusieurs millions de voyageurs/jour, la plupart des couloirs et escaliers sont clairement séparés en deux zones, pour que les usagers ne se mélangent et ne se bousculent pas.
    On pourrait ainsi multiplier les exemples de discipline au Japon. Et les étendre aux rapports hiérarchiques entre supérieurs et subalternes dans les sociétés, entres professeurs et élèves dans les écoles, jusqu'aux... touristes qu'on voit débarquer à Paris en groupes bien structurés, bien disciplinés. Et parfois, on devine le regard un peu moqueur des Parisiens dont on devine la pensée: "Disciplinés ? Oui, admirablement disciplinés. Un peu bêtement disciplinés, même..."

    Parce qu'en France, on a une tradition solidement ancrée dans nos esprits gaulois : apporter la contradiction à l'autorité. Celle-ci veut nous obliger à agir d'une certaine manière, notre premier réflexe sera souvent de nous demander comment contourner cette obligation. Parce que l'autorité, qui s'exprime à travers la loi, les décrets et autres règlements, ne prend en compte, comment en serait-il autrement, que l'intérêt général. L'individu cherchera souvent à affirmer son indépendance et son existence en prenant des initiatives qui lui semblent, à lui, adaptées et justes, même si elles s'opposent à ce que lui dicte la loi. Une rue est vide ? Je la traverse, même si le feu est rouge. Et même si la loi a prévu une sanction pour ce qui reste une infraction, il n'est pas un agent de police qui songera à verbaliser un piéton pour cela...
    D'un point de vue beaucoup plus général, la mentalité française se caractérise par le refus de la soumission docile et aveugle à l'autorité et glorifie la résistance. Jusqu'à lui attribuer une majuscule lorsqu'elle est historique. L'événement historique le plus important de notre Histoire est sans aucun doute la Révolution de 1789. L'abbé Pierre est sans doute autant admiré par le bien qu'il a fait que par sa capacité à se dresser contre ce qu'il considérait comme indécent. L'insurrection est louée lorsqu'elle est celle de la bonté. Celui qui s'oppose à la loi, quand il considère qu'elle a tort, est un héros.
    Beaucoup de nos concitoyens confondent me semble-t-il héros de la résistance avec indiscipline ou individualisme. Pour satisfaire son ego ou s'imaginer être un grand résistant ou opposant. Au détriment du respect de l'intérêt général. Le cafetier de Lyon qui, pour se faire un gros coup de pub, brave l'interdiction de fumer dans les lieux publics clos en invoquant des raisons soi-disant artistiques. Le Prost de pacotille qui se croit malin de rouler seul à 130 sur une nationale alors que tous les autres observent la limitation de vitesse, qui ralentit comme un malade en croisant un radar et ré-accélère juste après... Là encore, les exemples sont innombrables.
    En conclusion de ce constat, je risquerais cette petite réflexion : seul l'excès me semble condamnable. Autant celui qui attend pour traverser une rue vide que le feu passe au rouge, au beau milieu de la nuit, me semble un peu benêt, autant celui qui confond résistance et individualisme forcené me paraît être dans l'erreur. Il y a du bon à butiner aussi bien dans la mentalité française que dans l'attitude japonaise. Et peut-être que si un peu plus d'initiatives personnelles feraient du bien aux Japonais, un peu plus de discipline serait me semble-t-il très profitable aux Français... enfin à certains!

    Alors, d'après vous, discipline ou insoumission?

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    1. Moi je dirai pas de changement sans élément perturbateur.
      Le reste ne sont que des teintes de gris.

    2. Il y a un élément en plus qu'il est intéressant de noter. Je l'ai remarqué en me rendant tous les jours à pied à l'université japonaise où je suis en échange (Fukuoka). Il s'agit encore des feux rouges....faut croire que ça nous tient à cœur nous les français.

      Il y a un feu sur le chemin que tout le monde emprunte et qui est particulièrement long à passer au vert. J'ai remarqué que lorsqu'il n'y a pas de voitures et que le feu est rouge pour le piéton, si une personne prend l'initiative de traverser, tout le monde se met a traverser.
      Ils ont tous envie de transgresser la règle, mais ne le feront pas si quelqu'un ne prend pas la responsabilité symbolique de la transgresser en premier (ce qui a l'air beaucoup plus grave, celui qui suit étant à moitié excusé car il suit la dynamique de groupe qui est tant louée au Japon).

      Alors 2 éléments me viennent en tête. Le français transgressera la règle car il estime qu'il n'engage que sa responsabilité personnelle (je traverse au rouge, je suis responsable de ma propre vie donc il ne tient qu'a moi de la mettre en danger...osef des règles). Mais il oublie par là qu'il causerait du tort aussi à celui qui le renversera, et qu'il peut servir d'exemple aux autres (tout français que nous sommes nous avons aussi une sensibilité aux dynamiques de groupes...Sale mouton !)

      Le japonais lui respectera "bêtement" la règle car il n'y a pas de hiérarchie dans les règles...il n'y en a pas une qui moins importante qu'une autre...il faut protéger une règle même si elle est stupide, car si on commence à les transgresser alors petit à petit on transgressera n'importe quoi (au secours le libre arbitre est si difficile à contrôler..)
      De plus il éprouvera une certaine honte à être vu comme celui qui transgresse la règle...donc n'en fera rien d'autant plus si il y a des témoins.

      > on dit que les japonais sont propres, c'est FAUX. les rues fréquentées sont propres parce qu'il y a des témoins qui te verraient jeter un truc...la nuit ou dans les petites rues où personne ne passe c'est une autre histoire.

      Bon, ceci n'est qu'un portrait hein...il ne faut pas oublier qu'avec les individualités respectives, du noir au blanc toutes les nuances de gris sont possibles...

    3. A vous lire, j'ai l'impression que vous considérez la pensée française comme étant uniquement motivée par l'envie de se battre contre les ordres qu'on lui donne...J'ai personnellement plus l'impression que c'est la bêtise qui nous énerve tous, et que ses "actes d'insoumission" visent souvent à contourner quelque chose que l'on considère comme absurde plus que pour d'autres raisons, et d'ailleurs c'est souvent en groupe plus qu'en individuel que "l'indiscipline" s'exprime. Inapplicable aux personnes qui violent la loi en bafouant les libertés et la sécurité des autres, mais à mes yeux beaucoup plus répandu que l'idée que nous Français ne sommes que des vilains indisciplinés...
      A l'inverse, je constate souvent au Japon que cette discipline a ses limites et ses profiteurs qui poussent au contraire les limites de l'indiscipline puisque personne ne leur dit rien, par discipline (notamment des clients face à des vendeurs) ! Et même en tant que française, ça me choque beaucoup.

      • Je suis d'accord avec vous Amandine...le fait de se dresser contre les règles n'est pas un leitmotiv (et je parle en mon nom et au nom des gens que je connais).

        Nous respectons beaucoup de règles, mais avant de choisir de la respecter ou pas, on suit une démarche que l'école et la société française nous a apprise : on la pense, on la juge, la compare, on se fait une opinion, on essaie de prendre du recul et seulement après cette analyse on décide de l'approuver ou pas. (voilà le point essentiel)
        Ce n'est pas une question de braver l'ordre établi. Bien sûr, ce culte du résistant va dans notre sens si on choisi de ne pas la respecter, ce qui fait qu'on subit moins la pression sociale.
        Au contact des étudiants japonais, il est clair que le système éducatif japonais n'a PAS pour vocation à former l'esprit des citoyens pour qu'ils soient capables de penser et d’émettre une opinion (je suis même choqué d'entendre parfois, "mais pourquoi avoir une opinion, à quoi ça sert ?"...du vécu).
        Si on ajoute à ça qu'au Japon, la société n'admet pas que l'on discute les règles (contrairement en France), alors on obtient ce dont quoi on parle.

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