• Shojo Kissa, c'est l'endroit préféré des filles de DozoDomo. Un salon de thé où il fait bon se retrouver autour d'un lait-fraise et d'un miru-crepu. Régulièrement, elles y viennent pour nous livrer leurs sentiments sur le lien qui les unit au Japon, échanger avec de nouveaux amis et partager un peu de leur passion. Ce qui fait leur force, c'est qu'elles n'ont pas de tabou, et encore moins la langue dans leur poche. Alors prenez dès maintenant votre carte de fidélité et ne manquez plus leur rendez-vous incontournable !

    Les Japonais et les Autres

    mercredi 24 avril 2013 / Tynged

    Mettons les pieds dans le plat : qui n'a jamais entendu "Les Japonais sont racistes" ? Probablement tous ceux qui sont aveuglés par une image d’Épinal, qui n'ont pas mis les pieds ici plus de deux semaines... et les Japonais.

    « Bienheureux les simples d'esprits, le royaume des Cieux leur appartient. »

    Je vais répondre assez vite à cette affirmation : OUI, ils le sont, c'est même historiquement explicable et de toute façon, c'est précisément établi de façon étatique.

    Un pays qui a été fermé pendant des siècles, avec pour seuls contacts des Hollandais et des Portugais, ne peut décemment changer de mentalité du siècle au suivant, surtout en ayant été ouvert de force par Perry. Ça partait mal. Avec un minimum de jugeote, je vous pense suffisamment instruits pour savoir qu’un régime imposé ne fonctionne pas. Voyez les pays à qui on a infligé le concept de démocratie sans le mode d’emploi (ou celui des US, ce qui revient un peu au même).

    Ensuite, quand je dis « étatique », c'est parce que si vous épousez un ou une natif(ve), votre visa n'est pas délivré ad vitam. Si le gouvernement le décide, on peut vous mettre du jour au lendemain dans un avion en partance pour le pays inscrit sur votre extrait de naissance, gosses ou pas, boulot ou pas. Youhou! Chez moi, on dit simplement « indésirable », un peu comme ces cafards immondes qui vont bientôt faire leur retour avec les beaux jours.

    Bref, entre une ouverture aux forceps et une immigration contrôlée, c'est déjà pas très drôle. Le plus difficile à vivre, c'est le comportement quotidien envers vous, blanc, donc forcément Américain. Rien que d’être confondue avec une Américaine me donne envie de hurler cocorico (vous noterez que je reste dans le thème de la xénophobie primaire)*.

    Parlons tout d'abord de la communication verbale. Si on daigne vous parler, il y a de fortes chances que ce soit en en anglais selon les endroits. Soit. Ceci pour vous rendre la vie plus facile, faire un pas vers vous, c'est gentil, oui. Ça, c'est l'explication coté Japon, et je ne vais pas m'en plaindre, ça m'a aidée plus d'une fois au début. Mais comme chacun sait, l'enfer est pavé de bonnes intentions... Ne crachons pas dans la soupe.

    Alors pourquoi, POURQUOI, quand vous répondez en Japonais, ils continuent à vous baragouiner un très mauvais anglais ? Réponse unanime de tous les étrangers à qui j'ai posé la question : parce que vous dérangez à savoir parler Japonais. Ce n'est pas votre place.

    Ceci est à relier avec l’éternelle question du « Vous rentrez quand chez vous ? Vous venez d'où ? ». Un Japonais vous dira que c'est parce qu'on se soucie de votre famille. Bah tiens. Tu crois aussi que j'envoie mon salaire au bled, ou bien ? (Eh bien, des fois, oui – sans rire)

    Petit test amusant : si on vous demande d'où vous venez, répondez par la ville ou la préfecture où vous résidez actuellement. Votre interlocuteur restera comme deux ronds de flans, parce qu'il ne s'attend pas vraiment à ce genre de réponse. Ça calme.

    Une des premières choses que l'on m'a enseignée en fac de Japonais, c'est que tant qu'un Japonais vous félicitera à propos de votre maîtrise de la langue, c'est que vous ne la parlez pas très bien. Quand on ne vous dit plus rien, c'est que vous êtes bon. Omedeto.

    Évidemment, pour apprendre une langue, il faut pratiquer, donc si vous tombez sur des gens qui veulent vous faire progresser, profitez-en !
    Oui, parce que malgré tout, ces gens-là existent : de la vendeuse adorable qui va tout faire pour vous aider et vous conseiller en tapant sur votre dictionnaire électronique, du coach rugbyman qui va passer la soirée à vous faire parler et vous enseigner des mots nouveaux en vous encourageant, du mec qui cherche à vous séduire mais qui va quand même se fendre de corrections et de cours pour vous aider... et qui maintenant me chaperonne : « tu viens avec tes livres de cours et tu apprends ça ». Bien, Chef.

    En passant au temple d’Asakusa, un des employés m'a adressé la parole en japonais, puis un peu en anglais. Je lui ai toujours répondu en japonais, et il a attendu patiemment que je cherche mes mots le cas échéant. Dans beaucoup de boutiques, on vous parlera uniquement japonais aussi, et si vous ne comprenez pas, en général, tout sera fait pour vous aider.

    Il y a des exceptions à la règle, j'ai plusieurs fois eu droit à la forme neutre et j'ai même été agressée par un vendeur parce que je ne comprenais pas. S’il n’avait pas filé comme un barnum, j'aurais parfaitement saisi...

    Autre exemple de racisme ordinaire : j’avais perdu ma carte de transport. Elle est retrouvée et conservée 14 jours, à l’autre bout de la ville. Je finis par trouver le temps d’y aller. Premier bureau : Ce n’était pas le bon endroit, une gentillesse incroyable, la préposée a même passé un coup de fil pour localiser mon précieux. Je file donc au bureau correspondant et là… On daigne enfin m’ouvrir, et la fille me pose une question, trop vite. Je m’excuse, demande à ce qu’elle répète… Rien. Son regard puait le mépris et elle se tordait pour regarder derrière moi, genre « Y’a des gens, tu dégages quand ? ». Bien, je m’en suis donc retourné chez moi, les mains vides.
    Autre classique : le petit vieux qui va te sortir un お国帰れ. Suffit de l’envoyer bouler avec un くたばれジジou carrément en le traitant de criminel de guerre, si on aime l’humour.
    Passons à la communication non-verbale.
    C'est, de mon point de vue, de loin la plus choquante. La première fois, je faisais un peu de shopping. Je passe à coté de deux lolitas, et l'une d'elle se protège subitement avec les bras, comme si j’étais sur le point de la frapper. Je n'ai rien montré, mais clairement, je n'ai pas compris pourquoi. Un Japonais m'a dit que ces filles étaient souvent frappadingues, mais quand même... Ce geste est relativement récurent. Je travaille parfois en extérieur, et j'y ai eu droit pas mal de fois.

    Le métro est aussi un lieu d’expérimentations, si ce n'est LE lieu idéal pour ça. Si vous en avez l'occasion, mettez-vous au milieu d'un banc de places vides ; il y a fort à parier que celles directement autour de vous le resteront longtemps. Ça n'arrive pas souvent, mais quand ça arrive, c'est tout d'un coup. J'ai quelques expériences qui valent leur pesant, dont celle-ci :

    Assise dans le métro pour aller travailler, comme tout le monde, je lève la tête en entendant deux dames se faire des politesses devant moi. Une dame propose à sa copine la place a côté de moi, lui disant qu'elle est fatiguée et qu'elle devrait vraiment s'assoir. L'autre refuse et lui dit d'y aller. Son amie ne comprend pas bien et insiste. C'est vrai qu'elle avait vraiment l'air épuisée. La « fatiguée » refuse de nouveau puis -miracle!- une place s'est libérée 7 mètres plus loin. Elle fonce s'y poser le fessier. Pas si fatiguée, alors ? La copine aurait pu la suivre, mais elle s'est assise à côté de moi, en me tournant le dos et prête à partir. Ça a duré 6 stations. Quand elles sont descendues, la « fatiguée » m'a jeté un regard noir... J’ai hésité entre rire et pleurer, tant c’était pathétique.

    Le cas le plus classique reste de changer de place dès qu'il y en a une entre gens bien comme il faut.

    Encore ? Le monde du travail. J’ai la chance de travailler dans une boîte étrangère, avec une vingtaine de nationalités différentes, je ne souffre pas de discrimination. Ce n’est pas le cas de beaucoup d’étrangers (français, anglais, américains, etc) que je fréquente. Les histoires sont aussi nombreuses que quotidiennes, pathétiques, désespérantes. Vous effectuez des changements importants dans votre entreprise ? On dira que si tout marche mieux, c’est parce que c’est la saison. On ne vous augmentera pas. Ou pas tout de suite. On vous prendra pour une feignasse si vous partez à l’heure, mais on ne dira rien à votre collègue japonais qui aura dormi quatre heures à son poste aujourd’hui MAIS qui fera des heures sup’…. à probablement regarder des vidéos sur Youtube. Je n’invente rien, c’est du vécu.

    Dernier point : les médias. Alors eux mériteraient un article tant ils baignent dans le cliché et la xénophobie, mais on va faire court. La dernière fois qu'ils m'ont hérissé le crin, c'est quand il y a eu cet assassinat en pleine rue d'une dame par deux individus masculins, l'un désigné Japonais, l'autre Roumain. Outre le fait que des Japonais m'ont sorti "Oui, mais le Japonais est peut-être Coréen, ou Chinois, on ne sait pas", beaucoup d’étrangers anglophones ont insisté sur le fait que le Roumain est...Japonais. Métisse. Il aurait obtenu un prix Nobel, il aurait été Japonais, croyez-moi. Oui, je vous vois, cher lecteur, chère lectrice, vous vous dites que c'est pareil en France, avec nos "jeunes issus de l'immigration".
    La même hypocrisie, oui, tout à fait. Un point partout, balle au centre.

    En fait, en vous expatriant, que ce soit au Japon ou ailleurs, vous vous exposez de toute manière à des comportements de rejet, peu importe la raison. Je vais conclure en disant que, quand on choisit de vivre au Japon, c’est une réalité qu’il faut accepter. Oui, c’est un pays raciste. Vous trouverez toujours des gens pour vous faire la leçon dès que vous vous en plaignez, ou pour dire que vous exagérer, comme partout. Choisir de vivre dans un pays est une chose, s’y faire insulter en est une autre et, de mon point de vue, le Japon gagnerait sur bien des points à s’ouvrir plus aux étrangers. Des pas ont été faits, comme l’enregistrement comme Résident sur le même registre que les Japonais après le 11 mars, mais le chemin est encore long.

    Il va de soi, et je tiens vraiment à le préciser, au vu de certains commentaires, que mon article a un effet de loupe grossissante x1000. Le quotidien n'est PAS un enfer, ou alors, pas à cause de ça. Pas que. Mais au moins, si vous viviez dans le monde des Bisounours, vous pouvez voir maintenant que le "Japon, Terre d'Asile" n'est pas un concept totalement intégré ici...

    Ah oui, j’ai oublié de vous dire : il y avait seulement 1,75% d’étrangers au Japon en 2008 pour une population de 127 millions de personnes. En 2006, en France, ils étaient 5,6% pour une population totale de 64 millions de personnes.

    * En réalité, je me fiche pas mal d’être confondue avec une personne d'une autre nationalité. Après tout, savez-vous différencier un Japonais d'un Coréen ou d'un Chinois en France ?