• Bienvenue au Gaijin Cafe de DozoDomo ! Retrouvons-nous le second samedi de chaque mois, afin de traiter d'un sujet sur la vie d'expatrié au Japon, autour d'une tasse de café ou de macha latte.

    #22 - Le Blues du Tatemae

    samedi 24 janvier 2015 / Amandine Coyard

    À bien des égards, vivre au Japon est fatiguant. Et s'il y a bien une chose que je devrais citer comme un vecteur d'agacement, c'est l'influence des notions de tatemae et honne dans la culture japonaise, et surtout dans les relations sociales. Couplés aux cercles relationnels, uchi et soto, qui composent la société japonaise, ces points culturels précis peuvent être un obstacle énorme si l'on veut nouer des relations au Japon.

    En soi, le honne et le tatemae ne sont pas des handicaps sociaux. Le honne (本音, "véritable son") se définit comme le véritable soi, les véritables envies ou désirs qui peuvent aller à l'encontre de ce qui est socialement attendu ou toléré. En opposition le tatemae (建前, la devanture, façade) correspond quant à lui à ce qui est attendu, à la façade que tout un chacun doit afficher en société pour ne pas perturber l'ordre établi et inébranlable.

    Uchi et soto, sont quant à eux déjà un peu plus exotiques et étranges pour nous et nous l'avons abordé dans notre chronique zoologique du gaijin. Uchi, si on s'en tient à une description simple, correspond à l'intérieur de votre cercle social en sachant qu'il peut en exister une multitude, et soto en opposition est la définition de tout ce qui se trouve en dehors de ce ou ces cercles. Placer une personne dans le cercle uchi ou soto va conditionner pas mal de choses dans votre façon d’interagir allant d'un niveau de politesse dans vos paroles, à un gestuelle plus modeste et des phrases tellement conditionnées qu'on pourrait croire vos dialogues pré-écrits.

    Les étrangers évoquent souvent la difficulté de se faire des amis, de rencontrer des personnes au Japon. Il n' est en effet pas évident de comprendre quels sont les moteurs de la société japonaise lorsque l'on vient d'un pays où se rendre dans un bar ou une soirée vous permettra de parler facilement à des inconnus voire draguer, et où échanger un mot avec la boulangère est une habitude bien ancrée. Les gaijin bars sont un bon moyen de pallier ce problème pour ce qui est de rencontrer des compagnons expatriés ou des Japonais ouverts vers l'extérieur possiblement anglophones (à condition de ne pas tomber sur quelqu'un qui voudra vous mettre en vitrine). Mais quid de ce que certains appelleraient le vrai Japon ?

    Et bien c'est là que ça se complique et qu'on se heurte de plein fouet à la façade du tatemae.

    Être dans un cercle

    Se situer dans un cercle vous permettra à minima de vous faire introduire auprès de nouvelles personnes. Les cercles que nous avons évoqués sont multiples : lieu de travail, cours du soir, ami en commun, groupe de travail, équipe de sport, et cætera. Si vous vous retrouvez naturellement dans un cercle qui se forme, la communication devrait pouvoir s'établir naturellement. Et encore, votre statut de gaijin peut vous mettre en marge au sein même d'un cercle. La science de l'uchi et soto n'est pas exacte et je ne saurai vous dire dans quelles situations vous pourrez réussir à vous intégrer complètement dans un cercle ou non mais le fait est que rien n'est jamais joué ni gagné.

    Passer l'étape du tatemae

    Car ce n'est pas parce que vous êtes amis avec quelqu'un que celui-ci va tomber le masque et s'adresser à vous en étant totalement franc. Difficile en effet de parler de tatemae en occident sans évoquer les mots franchise, hypocrisie ou un pieux mensonge et si on y réfléchit, c'est faire un amalgame certes logique mais qui néglige une grande partie de la société nippone. Parlez-en avec un Japonais et il vous dira sans doute que c'est vous le sauvage qui néglige les sentiments de l'autre et êtes cruel. Certes, lui direz-vous, mais au moins il n'y a pas d’ambiguïté et les choses avancent plus vite. Car nouer une relation avec un Japonais, c'est long, et il arrive souvent que ça ne dure pas.

    Concrètement, qu'est ce que "se heurter à un tatemae" signifie ? Que vous allez avoir l'impression qu'on vous ment, que la personne en face de vous n'est pas entièrement sincère. Si elle ne veut pas se joindre à vous pour un dîner ou une sortie elle vous dira "用事がある" (youji ga aru), c'est à dire "J'ai quelque chose de prévu" sans plus d'explications. Si vous tentez d’accommoder le planning pour coller au sien, elle vous dira que ce n'est pas la peine de vous déranger pour elle et ainsi de suite. De même, avoir une discussion profonde sur un sujet où vous lui demandez son avis se conclura par des phrases toutes faites ou par un "仕方がない" (shikata ga nai, difficilement traduisible en français mais proche de notre "C'est la vie").

    C'est comme si vous restiez en surface des choses, en surface de vos relations et au final certains ont l'impression de n'être proches de personne et d'avoir des connaissances plus que des amis. Ce qui souvent passe par vous aussi car en jouant avec le honne/tatemae, les Japonais ont quelquefois beaucoup de mal à réceptionner nos phrases bien directes sans flancher.

    Apprendre à dire "non"

    Car on dit rarement "non" de manière aussi franche au Japon. On aura tendance à préférer le "Oui, mais...", "J'aimerais mais..." ou le "c'est dommage" en jouant avec les nuances et les subtilités. Tellement que quelquefois vous ne savez même pas si on vous dit "oui" ou "non" et vous restez un peu pantois. Alors il vous faudra faire preuve de gymnastique tout comme en France où on préfère dire à quelqu'un que "cette couleur ne te met pas en valeur" plutôt que "cette robe est vraiment moche, repose-la".

    Il vous faudra donc apprendre à mettre de la nuance dans vos refus et surtout l'art de ne pas dire une seule fois que vous ne voulez pas quelque chose mais que votre interlocuteur le comprenne tout de même.

    Mais un "blues du tatemae" ? Vraiment ?

    Oui, vraiment. Habiter au Japon, cela veut dire adopter les codes, us et coutumes du pays surtout si l'on veut rester un certain temps ici et ne pas rester seul ou dans son cercle ego-centré d'expatriés. C'est une gymnastique éprouvante que celle de changer votre façon d'agir et pourquoi pas de penser, certes pas pour tout le monde. Cela dépendra beaucoup de votre bagage mais peut-être arrivez-vous déjà au Japon avec une notion inconsciente du tatemae dans votre valise ? Vous avez un avantage, mais n'oublions pas nos jolis cercles pas si bien délimités : cette personne fait-elle partie de mon cercle de travail ou le fait qu'elle travaille avec untel le classe avec ? Est-ce que je dois beaucoup de respect ou un peu de respect à x-san ? M'est-il possible de ne pas me rendre à ce repas sans froisser y-sensei ?

    Ainsi pour certains, ce tatemae est si éloigné de leur honne, et cette gymnastique des cercles peut être une réelle épreuve et il faudra apprendre à s'en prémunir ou à prendre suffisamment de recul pour ne pas quelquefois être blessé par une froideur qui finalement n'est peut-être qu'une obligation sociale. Ce n'est pas parce que vous avez l'impression que votre ami(e) japonais(e) ne déborde pas d'affection pour vous qu'il ou elle ne vous apprécie pas, c'est peut-être juste qu'il n'est pas encore temps pour cette personne de vous laisser apercevoir ce qui se cache derrière son tatemae.

    Découvrir le Japon, le vivre à 100% c'est aussi faire un (pas si) petit effort d'intégration et donc mettre votre honne de côté pour apprendre à jouer avec votre tatemae.