Bienvenue au Gaijin Cafe de DozoDomo ! Retrouvons-nous le second samedi de chaque mois, afin de traiter d'un sujet sur la vie d'expatrié au Japon, autour d'une tasse de café ou de macha latte.

#2 - Chronique zoologique : le gaijin

samedi 22 février 2014 / Amandine Coyard

Pour inaugurer la partie culturelle de notre Gaijin Cafe, DozoDomo s’attaque à du lourd puisque l’on va démystifier une des légendes urbaines les plus dense et tenace lorsqu’il s’agit du Japon et de ses relations avec l’étranger : le gaijin. Utilisé à foison et de plus en plus au travers des années, ce terme provient directement des japonais qui désignent ainsi toutes personnes de nationalités autres que japonaise. Désormais, les étrangers aussi l’utilisent pour se désigner eux-mêmes mais il a également pris de nouvelles significations à travers le temps jusqu’à être qualifié de racisme pur par beaucoup de personnes.

Un peu d’étymologie

Quand on parle d’une langue dont l’écriture contient des sinogrammes, impossible de faire l’impasse sur ceux-ci lorsque l’on veut comprendre le sens d’une expression ou d’un mot. Le mot gaijin est la retranscription des kanji 外人, dont la signification littérale serait «personne de l’extérieur».

Arrivés là, il y a déjà deux postulats de base différents. D’un côté il y a l’interprétation « positive » : le terme viendrait de la contraction, tant aimée des japonais, de l’expression 外国人 (gaikokujin) qui signifierait « personne étrangère » au sens de « venant d’un pays étranger ».

L’autre pourrait être qualifiée de beaucoup moins positive, gaijin venant de 外人 , il est porteur d’une signification beaucoup plus ambigue relative à des notions culturelles profondes chez les japonais : uchi (内) et soto (外). Uchi réfère au groupe intérieur, inclusif et en opposition soto au groupe extérieur. La difficulté qu’ont beaucoup de non-japonais à comprendre cette notion provient du fait qu’elle est évolutive et s’adapte à différentes situations : la famille, la classe d’école, la section dans laquelle vous travaillez au bureau ou encore les japonais en tant que peuple sont autant de groupes pour lesquels on peut utiliser uchi.

Comme vous l’avez déjà compris, dans le cas présent le soto (外) de gaijin (外人) est un terme exclusif envers les étrangers. Il constitue un groupe, les japonais, face à un autre groupe, les non-japonais. Bien que non empreint d’une quelconque notion de racisme ou même d'une mauvaise intention, et bien au contraire puisqu’on touche là à la base de la politesse au Japon, le terme a évolué dans l’inconscient collectif pour représenter aujourd’hui une haine raciale dont l’existence est discutable.

Des bruits qui courent…

Avant même de partir au Japon pour la première fois, je connaissais le mot gaijin. Et il est bien malheureux de savoir que ce mot arrive jusqu’à notre pays avec tout le sous-entendu négatif qu’il porte en lui. On entend plus ce terme pour parler de la xénophobie ou du racisme que l’on peut rencontrer au Japon plutôt que pour sa signification primaire. De manière globale, lorsque j’entendais le terme en France, il était en permanence cité pour marquer cette différence étranger/japonais, et d’un point de vue négatif envers les étrangers.

Le mot permet surtout de cristalliser des légendes urbaines assez répandues : les japonais ne veulent pas voir d’étrangers s’installer sur leurs îles, ils acceptent les touristes mais ça s’arrête là, d’ailleurs ils haïssent les étrangers de manière globale à cause de la Seconde Guerre Mondiale, et puis de toute façon à part nous piquer notre culture ils ne veulent pas grande chose de nous. On peut évidemment émettre un gros doute quant à la véracité de ses propos mais les entendre de la bouche de français ou d’américains qui habitent au Japon m’avait toujours un peu fait tirer la grimace.

Le paroxysme de cette propagande a été atteint en 2011 après le tsunami engendré par le tremblement de terre qui a lourdement touché la région du Fukushima mais aussi le Japon tout entier. Quelques jours après la catastrophe, un nouveau terme a fleuri sur les lèvres : flyjin. Il désignait tout simplement les gaijin qui rentraient au pays par peur, par prévention, sous pression de leur famille ou de leur gouvernement. Je pense que le caractère négatif ou positif du terme est assez clair : beaucoup de japonais se sont sentis trahis par ces étrangers qui disaient vouloir s’intégrer mais partaient à la première épreuve et d’autre part il y avait des étrangers qui étaient fiers de rester et désiraient bien marquer leur différence.

...et de ce qu’on constate.

Bien loin de partir avec un préjugé de la taille d’une pastèque, je suis quand même partie au Japon avec ces idées en tête, ne serait-ce qu’avec l’envie de les vérifier. Et j’ai bien vite constaté que ça n’était même pas proche de la vérité.

Oui, il existe des japonais xénophobes (mais des français aussi, en passant).

Oui, une certaine génération a du ressenti pour les américains lié à la Seconde Guerre Mondiale et prend tout ce qui ressemble à un occidental pour un américain.

Et oui, certains japonais ne font aucun effort pour comprendre votre japonais, ou vous parlent en anglais même si vous savez parler leur langue.

Mais même en province, ce sont des franges minimes de la population. Et ce ne sont pas des situations qui se rencontrent quotidiennement. De plus, à chaque fois que l’on entend le mot gaijin prononcé par un japonais il est rarement empreint de ses sentiments négatifs précités mais c’est souvent quand on entend des étrangers le prononcer qu’on ressent une pointe d’enclavement.

Le point de vue des concernés

Force est de constater que les étrangers s’appellent gaijin entre eux, et que ce mot est très pratique et précis pour désigner les non-japonais lorsque l’on parle à des personnes d’autres nationalités. La culture associée à ce mot est également forte puisqu’il existe aussi des « gaijin bars » où l’on se retrouve, ou bien où les japonais recherchent la présence d’étrangers pour exercer leur anglais ou simplement s’ouvrir à d’autres cultures.

Au quotidien et au Japon, le côté négatif associé à ce mot se ressent plus ou moins fort selon les situations mais il est amusant de voir que c’est plutôt en dehors des frontières qu’il s’exprime le plus. Il permet donc de limiter rapidement grâce au vocabulaire les étrangers vivant au Japon des japonais sans pour autant enclaver les uns ou les autres.

De manière encore plus drôle, on peut entendre certains gaijin critiquer les autres gaijin avec une haine incommensurable car ils ne sont pas assez « adaptés », trop « otaku » ou au contraire trop « japonisés ». Ou d’autres qui vivent au Japon mais passent leur temps à critiquer les japonais, leur culture et leur langue trop compliquée à leur goût. Dans ce cas précis le mot gaijin leur sert à enclaver les japonais en opposition à eux-mêmes.

Le gaijin est donc loin d’être une bête féroce et agressive dans l’imaginaire japonais. Ce mot recouvre une multitude de significations, de sous-entendus et d’utilisations qui diffère de tout un chacun. Le but de cet exposé était avant tout et surtout de vous montrer que ce n’est pas une insulte, et que comme tous les mots de toutes les langues, il demande un contexte, une intonation et une signification que chaque locuteur veut bien lui accorder. Le gaijin, c’est la personne qui n’est pas de nationalité japonaise. Point.

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  1. "Le gaijin, c’est la personne qui n’est pas de nationalité japonaise. Point."

    Si c'était vraiment ça, il n'y aurait pas lieu de dire autant de choses sur le sujet, non ? Je crois qu'il y a la théorie et la pratique, si on peut dire.

    La nationalité, ce n'est que quelque chose qui est écrit sur le passeport, et on n'a pas à le montrer au quotidien. Le half qui a l'air un peu trop occidental n'aura-t-il pas de probabilité de se faire considérer comme étranger même s'il a un passeport japonais ?

    Une personne blanche ou noire qui a vécu des années au Japon et s'est fait naturaliser ne sera-t-elle pas considérée comme étrangère par les Japonais qu'elle croise et qui ne connaissent pas son histoire ?

    Plus que ce qui est sur le papier, c'est la langue, la culture, et l'apparence qui comptent. Si on peut travailler sur les deux premiers points, on ne pourra rien faire pour le troisième, peut-être faire illusion si on est Coréen ou Chinois :).

    Sauf les cas de naturalisation, la nationalité japonaise passe par le droit du sang. Ce n'est certes pas le seul pays au monde à avoir un droit fait ainsi, mais vu l'histoire du pays, ça prend une dimension particulière, comme beaucoup d'autres éléments de la société japonaise. Et il faut ajouter à ça l'impossibilité (en théorie) de la double nationalité...

    Bref, il y aurait des tonnes de choses à dire, au-delà du mot gaijin et sur la vision que les Japonais ont des étrangers, et inversement. Si la nationalité montre certaines choses, elle n'explique pas tout. C'est écrit sur notre tête qu'on est étranger, et cela influence presque toujours les échanges, de manière positive comme négative.

    En tout cas, il est important de ne pas généraliser, d'un côté comme de l'autre. Il y a des étrangers qui s'intègrent, d'autres pas, des Japonais xénophobes, d'autres pas. Mais dire ça ce n'est que prendre les extrêmes. Entre l'intention et la perception, il y a parfois un monde :). Les rencontres et les situations sont multiples. Tu n'as apparemment pas eu de mauvaises expériences, mais il y en a aussi qui en ont eu et qui ne noircissent pas forcément le tableau.

    J'ai l'impression qu'on a toujours l'air de comparer avec son pays ou d'autres quand on parle de la société japonaise, et que du coup on se sent obligé de se justifier quand on a l'air d'en dire du mal. On devrait avoir le droit de dire que les Japonais sont xénophobes sans que ça implique automatiquement qu'on pense que les Français par exemple ne le sont pas, et sans du coup devoir préciser que oui, il y a aussi des Français xénophobes.
    Euh, c'est pas très clair je crois, désolée ! 😀

    En conclusion, le débat aussi passionnant que sans fin !:D

  2. Sauf que vous retirez cette phrase de son contexte ! :smile3
    Il y a effectivement beaucoup à dire, votre commentaire argumenté le prouve, mériterait une réponse complête dans un article et je vais y penser. Mais le but du jour était bien de s'intéresser au mot en tant qu'entité linguistique et non pas aborder le racisme et la vision du gaijin de manière générale, et comme je le précise dans le paragraphe de l'article précédent cette conclusion le mot gaijin prend souvent la signification qu'on veut bien lui donner...Bonne ou mauvaise donc.
    Quant à avancer que je n'ai pas eu de mauvaise experiences, et bien non. Je sors de procédures administratives oú j'ai perdu mon calme une ou deux fois face à la rigidité japonaise, et souvent à des refus proférés à cause de ma nationalité. De même que je connais des personnes ayant eu des petits soucis avec la police en grande partie car il est marqué sur leurs visages qu'ils sont étrangers, et la liste s'allonge et s'allonge...Encore une fois je n'aborde pas vraiment ce sujet dans ce gaijin cafe et il est tellement vaste qu'il pourrait tenir dans une quadrilogie, puisque de plus il variera en fonction de la sensibilité de chacun. Ne placons-nous pas la limite du racisme en fonction de nos propres expériences ? De nos propres préjugés ? Et surtout de l'humeur avec laquelle nous affrontons ces situations parfois difficiles et souvent frustrantes ? Et puis, malheureusement, la voix des mécontents sera toujours plus forte que celle des autres. Je déplore également souvent en France une idée que le Japon est entièrement xénophobe basée sur des incompréhensions culturelles plus que sur des vrais problêmes de société par des personnes qui ne connaissent le pays que par les informations du 20 heures.
    Sujet vaste, débat passionant mais éternel que voilà ! Si vous voulez continuer à en parler, passez donc sur le forum !

    En tout cas, merci de votre visite au gaijin cafe et on se revoit bientôt ! :smil4

  3. Le commentaire de Katzina est tout aussi pertinent que l'article. Ne serait-ce que pour avoir abordé les "half"... Ca offre des pistes infinies de réflexion sur un sujet que nous ne comprendront jamais entièrement!

    Bref, je pense que ce commentaire complète bien l'article :wink2
    (et à vrai dire, j'avais aussi envie d'en rajouter après l'avoir lu :001 )

  4. "Le gaijin, c’est la personne qui n’est pas de nationalité japonaise. Point."

    Si je comprends où l'article veut globalement en venir, cette affirmation finale est réductrice. Le gaijin qui parvient à obtenir la nationalité japonaise restera un gaijin. L'enfant d'un couple franco-japonais (c'est un exemple) ne sera qu'à moitié japonais ('half'). L'autre moitié? Gaijin.

    Il y a matière à débattre pendant des heures mais il reste plus simple d'admettre et d'accepter que, globalement, la société japonaise est xénophobe (que ce soit par conviction ou ignorance). Ca évitera d'être choqué et déçu par certaines expériences une fois sur place.

    • Le sujet principal de cette chronique est bien un point linguistique plus qu'une analyse sociologique. Comme vous le dites vous-même, le mot gaijin désigne la personne étrangère et donc qui n'est pas de nationalité japonaise et non pas une personne systématiquement face à des comportements xénophobes au Japon. On pourrait bien évidemment parler de la place de l'étranger au Japon et le statut qui y est échu mais ce n'était pas le sujet du jour.
      Cette chronique avait aussi pour but de ne pas tomber dans la facilité de l'amalgame, il y a beaucoup de nuances dans ce sujet...

      De plus, étant donné que votre commentaire était le second à s'appuyer sur cette phrase particulière sans la relier au paragraphe précédent dont elle est la suite directe, j'ai préféré éditer la mise en page afin de faciliter la compréhension globale.

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