• Bienvenue au Gaijin Cafe de DozoDomo ! Retrouvons-nous le second samedi de chaque mois, afin de traiter d'un sujet sur la vie d'expatrié au Japon, autour d'une tasse de café ou de macha latte.

    #11 - L'exotisme, ou le syndrome du gaijin d'exposition

    samedi 26 juillet 2014 / Amandine Coyard

    お国はどちらですか。

    C'est la question à 1 million de yens, celle que vous pouvez entendre assez souvent pour reconnaître l'expression du visage que prend votre interlocuteur lorsqu'il va vous la poser : De quel pays venez-vous ? Votre réponse (qui on le pense pourrait sincèrement être choisie au hasard) sera ponctué d'un classique mais non moins efficace : ああ、そうですか。soit l'équivalent de notre «  Ah bon ? » dans la langue de Molière. Une question, une anecdote de la part de votre interlocuteur suffiront à clore la conversation si cela vous arrive dans la rue. Situation innocente de premier abord, elle fait sourire, agace, ou fait enrager selon la sensibilité de chacun et surtout, le nombre de fois où vous avez du y répondre. Car oui, pour une majorité d'entre nous, nous pourrons vivre 50 ans au Japon que notre faciès ne changera pas et nous resterons physiquement des gaijin ou gaikokujin, cette question en découlera naturellement.
    "Quoi de mal à ça ?" demanderez-vous. Rien, en apparence mais pour certains, beaucoup en substance. Certains expatriés qui vivent ici depuis des années deviennent japonais de cœur et quelquefois par l'attribution d'un visa permanent, ou même par la naturalisation. Certains autres vivent assez mal le fait de sortir du lot et n'aiment pas vraiment se le faire rappeler de cette façon. Les raisons sont diverses mais quelquefois cette simple question est qualifiée simplement de « racisme ».

    Exotisme, c'est quoi ça ?
    Au sens où nous l'entendons dans cet article, l'exotisme est le goût pour l'étranger ou plus communément la différence. Concept vieux comme les voyages, il fait aujourd'hui essentiellement vendre. En France qui dit exotique dit fruits, vacances, fleurs colorées qui sentent la plage ou encore forêt amazonienne. Le mot sert de valise mais est toujours connoté positivement. Selon les pays, les cultures, il va sans dire que le mot prendra une toute autre définition : décentrons-nous de notre propre culture pour déplacer l'exotisme. Nous rêvons de plages, de sable chaud et de fruits sucrés à cueillir d'un arbre qui ressemble à un cocotier, en tout cas c'est ce que le service marketing nous dit. De quoi peuvent bien rêver les japonais ? De beaucoup de choses, sans doute y compris des moutons électriques, mais si on se fie à leur marketing ils rêvent de la Tour Eiffel, du Mont Saint Michel, des Champs-Élysées remplis de gens habillés en Chanel et portant du Cartier tous plus polis les uns que les autres. Ils aiment la sonorité du français, la façon dont on s'habille ou encore ce que nous mangeons. Cette image, vendue aux Japonais, est leur exotisme.

    L'inconnu, l'incompréhensible au regard des autochtones
    Mais pourquoi voulons-nous rêver d'exotisme ? L'herbe est toujours plus verte ailleurs n'est pas un proverbe tombé du ciel et s'applique à différentes mesures à beaucoup d'entre nous. Souvent on apprécie de s'oxygéner en découvrant de nouvelles contrées, de nouvelles cultures et en s'ouvrant l'esprit par ce biais. Autant certains sont casaniers et très attachés à leur point d'ancrage, autant d'autres n'ont de cesse de vouloir découvrir des choses éloignées de leur quotidien : par la nourriture, la musique, les souvenirs... ou les étrangers. Parler à une personne provenant d'une autre culture de ce qui caractérise celle-ci ou simplement par curiosité constitue également un moyen de toucher l'exotique du bout des doigts. On comprend aisément quel plaisir peuvent avoir des japonais à venir spontanément nous aborder dans la rue ou simplement s'enquérir de notre pays d'origine. Nous pouvons constituer de l'exotique pour certains japonais car nous sommes différents, atypiques, parfois incompréhensibles, nous sommes cette petite touche d'exotisme perdue au milieu de la culture japonaise.

    Regardez mon gaijin comme il est beau, comme il est différent
    Si vous avez déjà été à vos dépens le gaijin d'exposition de quelqu'un, vous comprenez déjà de quoi ce paragraphe va parler. Il vous arrivera peut-être de rencontrer certains japonais qui vous traîneront un peu partout, en vous présentant à grand renforts de « Il vient de France. », « Oh et il peut même parler japonais ! » ou encore « Regarde comme il est doué avec des baguettes ! ». Si d'emblée vous êtes un grand blond aux yeux bleus, ou une jeune fille qui prend soin de ses tenues « à la française », vous n'aurez même pas besoin de ces présentations pour vous faire remarquer lors de votre exposition... Rassurez-vous, vous faites la fierté de votre ami(e) japonais(e) et vous serez sans doute introduit auprès de beaucoup de personnes qui s'extasieront devant votre « différence ». Pas forcément commune, cette situation arrive tout de même assez fréquemment pour qu'un ami vous la raconte au détour d'une sortie dans un gaijin bar. Les jeunes japonaises sont également connues pour pratiquer assidûment une « chasse au gaijin » au bras duquel elles pourront se pavaner avec fierté. Déclinée selon les envies et besoins de chacun, le gaijin-trophée n'est pas une légende urbaine.

    Aimer l’exotisme, ça n'est pas être raciste !
    Non, et il ne faut surtout pas mélanger ces deux termes antagonistes. Loin d'être une discrimination négative envers les étrangers, l'attrait pour l'exotisme et les attitudes qui en découlent sont souvent due à un respect voire à un amour pour ce qui relève de l’étranger. Ces moyens d'expression et ses résultats pourraient porter à confusion... Mettre des gens sur un piédestal aussi peu discret car ils sont différents constitue certes une forme de discrimination positive mais qui peut mettre mal à l'aise tout un chacun. La tendance naturelle de l'être humain est de trouver son groupe de référence, celui dans lequel il se sent à l'aise pour évoluer. Quid du groupe où il est pointé du doigt en toutes circonstances ? La sensation de racisme que certains ressentent dans ce genre de situation s'apparenterait plutôt à une maladresse de la part des amis japonais en questions. Autant ces amis peuvent être discrets, peut-être même inconscients de la façon dont ils vous mettent en avant, autant d'autres en sont parfaitement conscients et se soucient peu de votre sentiment, ou ne conçoivent pas qu'ils pourraient vous heurter.

    « Oui mais je ne suis pas comme ils pensent que je suis »
    Et c'est aussi ça le souci, l'exotisme a la particularité de jouer sur les stéréotypes ou plutôt sur les stéréotypes véhiculés par les médias du pays concerné. Ainsi, les japonais nous considèrent comme des gens buveurs de vin, filiformes, grands mangeurs de fromage, vivant à Paris et doués d'un sens de la mode hors-pair. Tous. Avant de débattre sur le sens de la mode de certains français, n'oublions pas l'image que nous avons des japonais et du Japon dans les médias en France comparé à la réalité. Il y a une partie des japonais qui sait que cette image est à prendre avec un peu de recul et à défaut de ne pas s'appliquer à tous, ne s'applique qu'à une certaine partie des français. Le fait est que beaucoup aiment cette fausse image véhiculée et font tout pour la faire vivre. Nous vous déconseillons de crier à tort et à travers que vous êtes un français qui n'aime pas le vin ou le fromage, les réactions peuvent être très violentes.

    Le syndrome de Paris, ou l'exotisme face au mur des réalités
    Ce syndrome a beaucoup fait parler de lui ces dernières années, essentiellement car il est de plus en plus fréquemment détecté. Bien que contesté sur la forme, le syndrome de Paris est une réaction observable chez des touristes débarqués à Paris qui confrontés à la réalité tombent dans des états dépressionnaires ou de panique. Venant en France avec cette image exotique de pays parfaitement propre, classe et distingué où l'on mange des macarons et des croissants dans un bar près du Panthéon, avant de déguster un jambon-beurre dans une baguette fraîche et croustillante en regardant la Tour Eiffel, ces touristes sont profondément choqués par le décalage présent entre leurs représentations mentales et ce qu'ils vivent. Elle est caractérisée par de vrais symptômes observables comme de la tachycardie ou même des hallucinations, et touche majoritairement les touristes en provenance du Japon en grande partie à cause de cette image véhiculée ici par les médias.

    Entre agacement et politesse
    Il est difficile quelquefois lorsque l'on est pleinement conscient de cette erreur de jugement de la part de nos interlocuteurs de ne pas s'énerver à l'entente de contre-vérités ou de cette fameuse question qui cristallise tout : « Mais de quel pays venez-vous ? ». Un célèbre Youtuber anglophone dont j'ai malheureusement oublié le nom s'amusait de cette question et y répondait avec le nom de la région du Japon où il habitait depuis plusieurs années déjà, un moyen comme un autre de répondre calmement et avec une pointe d'humour à cette question lorsqu'elle agace. Il faut avant tout garder en tête que dans la plupart des cas il n'y aucune malice à poser des questions sur la culture de quelqu'un car il apparaît par son physique ou sa façon de parler qu'il n'est pas vraiment du coin et nous le faisons sans doute en France envers des personnes qui viennent d'une région qui est empreinte d'une forte identité culturelle. Est-ce vraiment si grave de se voir demander de mettre en avant sa culture d'origine car quelqu'un éprouve de la curiosité à son égard ? Apprendre à rétablir la vérité tout en douceur peut-être une solution, mais il faudra surtout vous armer de patience et faire preuve de beaucoup de recul sur cette situation qui en a rendu fou plus d'un.

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    1. Tu découvres ce qu'une minorité visible d'expatriés, d'étrangers, d'immigrés "subissent" au quotidien dans une petite communauté intéressée par ta situation ou tes origines.

    2. Personnellement, ça m'a un peu dérangée au début, mais j'ai très vite compris qu'il n'y avait rien de méchant dans cette curiosité des Japonais envers l'étranger.

      Quand on a épuisé toutes les questions relatives à la France et à ce qu'on aime/aime pas/trouve différent/trouve difficile au Japon, deux options : la personne s'est bien amusée et se désintéresse de moi ou on en revient à une conversation normale, du style "T'es déjà allé dans ce resto ?", "Tu connais machin ?", "Tu skies l'hiver ?" ou peu importe. Pour ma part, j'utilise donc ma différence comme une façon d'entrer en contact avec les Japonais.

      Généralement, les questions sur la France ne reviennent pas au cours des rencontres suivantes. Mais elles reviennent plus tard, lors de discussions avec les personnes devenues des amis proches et qui veulent savoir ce que je pense de tel aspect/telle actualité du Japon et qui me demande si c'est différent en France. Dans ce cas, j'y vois plus une façon d'apprendre à nous comprendre l'un l'autre et j'apprécie sincèrement ces moments d'échange.

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