L'inédite influence du Japon sur la France

vendredi 25 mars 2016 / Claude Yoshizawa

J'ai le sentiment que pour la France, le Japon a surtout constitué une histoire de mode. Qui vient et qui va. Et qui revient. Comme toute mode.
Cela a sans doute commencé avec ce que l'Histoire retient sous le nom de japonisme. Cette période, dans le dernier tiers du 19ème siècle, durant laquelle quelques intellectuels, quelques critiques d'art et surtout quelques peintres et pas des moindres, puisqu'il s'agit des impressionnistes parmi les plus réputés comme Monet ou Van Gogh, ont reconnu dans l'art japonais en général et dans les estampes en particulier l'expression d'une culture extraordinaire et fascinante. Van Gogh aurait écrit à son frère Théo: "Ah! si je savais peindre comme les Japonais...". Encouragé par des Goncourt ou autre Zola, le public français, et surtout parisien, découvrait les pavillons japonais des Expositions Universelles et commençait à décorer les appartements bourgeois de la capitale d'éventails, paravents et autres bibelots nippons. Je me rappelle avoir également lu dans un ouvrage consacré à cette époque qu'à la fin du 19ème siècle, Paris a compté plus de cent salons de thé japonais...!

Si l'influence japonaise a subsisté jusqu'au début du 20ème siècle dans le monde artistique, comme en témoignent notamment les oeuvres de Toulouse-Lautrec ou le style Art Nouveau, il semble que le Japon ne fut qu'une mode dans l'esprit du grand public qui progressivement s'en détacha. Et quelques secteurs d'activités bien précis mis à part, on ne reparla plus guère du Japon jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale, où le Pays du Soleil Levant se fit remarqué surtout par son alliance à l'Italie fasciste et à l'Allemagne nazie ainsi que par des actes belliqueux peu glorieux, de l'invasion colonialiste de la Mandchourie à la bataille de Pearl Harbour, pour enfin clore cette (sombre) page de son Histoire par le désastre d'Hiroshima et de Nagasaki.

Mais à peine vingt-cinq ans plus tard, fin des années 60, la France apprenait, stupéfaite, que ce petit pays du bout du monde, écrasé et détruit en 1945, s'était, en une seule génération, hissé au troisième rang des puissances économiques mondiales, derrière les Etats-Unis et l'URSS. Grâce au livre "Japon troisième grand" du journaliste Robert Guillain, les Français redécouvraient un pays fascinant par son dynamisme, sa capacité à rebondir, sa "sagesse extrême-orientale" et sa culture si différente, mais aussi inquiétant par son expansionnisme économique. Et dans le même temps qu'il obtenait une reconnaissance mondiale grâce notamment aux Jeux Olympiques en 1964 ou à l'Exposition Universelle d'Osaka en 1970, le Japon réactiva à ses dépens une expression ancienne, le "Péril Jaune". Le marché français qui, comme tous les autres marchés du monde, s'était, sans guère broncher, laissé pénétrer par les produits japonais, s'aperçut soudain que ceux-ci avaient totalement occulté la production nationale et que des industries telles que celles des montres, des appareils photos ou encore des motos ne pouvaient plus rivaliser avec cette invasion d'un nouveau genre. Les solex et autres Motobécane furent étouffés par les 4 grands nippons, Honda, Suzuki, "Yam" et "Kawa". Plus tard, des actes de résistance furent bien tentés mais combien maladroitement, comme ces malheureux (et grotesques) épisodes des magnétoscopes japonais arrêtés à Poitiers ou cette Premier Ministre française tentant de déconsidérer les Japonais en les qualifiant de "fourmis"...

Mais malgré ces actes plutôt ridicules et ratés, le Japon revenait lentement "à la mode". De plus en plus de Français découvraient le judo et autres arts martiaux, le talent d'un Issey Miyake ou le goût de la sauce de soja. Ils se passionnaient pour Kawabata ou Mishima et s'émerveillaient devant les films de Kurosawa. Par manque de places offertes, apprendre le japonais aux "Langues O" devenait de plus en plus difficile pour les grands, tandis que les petits de retour de l'école se précipitaient sur leurs petits écrans pour y suivre les exploits de Goldorak. Mais là encore, les parents, quelque peu sceptiques ou même parfois un peu inquiets en qualifiant les dessins animés japonais de violents, se rassuraient tant bien que mal en se disant: "Bah, ce n'est qu'une mode, qui donc passera au bout de quelques années". Je pense qu'ils n'avaient pas tort: l'intérêt porté pour le Japon de ce temps-là était bel et bien une mode. Sauf que celle-ci a finalement duré, et qu'elle s'est transformée en une réelle influence profonde. Et je crois que, pour la première fois dans l'histoire croisée de ces deux pays qui ont commémoré en 2008 le "150ème anniversaire des relations franco-japonaises", l'Empire du Soleil Levant n'est plus chez nous qu'une "mode". Il fait dorénavant partie intégrante d'une part non négligeable de la culture, de la mentalité et de la vie au quotidien de la France et des Français.

L'exemple le plus représentatif de ce bouleversement en profondeur est je crois celui que nous offre la librairie Tonkam. Ce petit éditeur installé dans le quartier de la Bastille à Paris a eu le nez creux. Ses responsables (que je me rappelle, du temps où je travaillais pour la TV japonaise, avoir interviewés un peu comme des illuminés...) étaient fascinés par la BD version japonaise, et avaient décidé, bien plus par passion que par intérêt économique, d'importer quelques manga et de les traduire... Presque 30 ans plus tard, la France est devenu le 2ème marché mondial des manga après le Japon! Tous les grands éditeurs français s'y sont mis, la taille des rayons des Fnac consacrés à ces ouvrages est devenue carrément impressionnante, les Salons sur le Japon ayant pour cible la jeunesse française en font leur produit d'appel et même parfois leur nom, comme "Mang'Azur" à Toulon. Aujourd'hui, le manga n'est définitivement plus un effet de mode, il fait partie intégrante de la littérature et de la culture françaises.

Le manga est d'ailleurs loin d'être la seule littérature japonaise présente en France, et nombreux sont les fans qui découvrent et s'imprègnent des idées d'auteurs comme Tanizaki, Ôe Kenzaburo ou autres Murakami. Le haïku est appris et souvent imité en français. Le cinéma japonais, lui aussi objet d'une certaine mode il y a quelques années avec Kurosawa ou Ozu, devient incontournable et presque familier avec des réalisateurs tels que Miyazaki et ses dessins animés extrêmement appréciés ici ou Kitano et ses films souvent noirs.

Alors qu'il n'y a encore que quelques années, on pouvait parler de simple "présence" japonaise en France, force est de reconnaître qu'aujourd'hui, l'influence du Japon sur la France est incontestable dans une multitude de domaines. En voici quelques exemples parmi d'autres. L'alimentation de beaucoup de Français, et pas que de quelques "bobos" parisiens comme c'était le cas il y a encore quelques années, a bien intégré les sushi ou les brochettes de poulet façon yakitori, qu'ils dégustent non seulement dans des restaurants spécialisés (rares sont pourtant ceux tenus par de vrais japonais...) mais aussi en les achetant dans les grandes surfaces: toutes les grandes enseignes en proposent désormais. Manger japonais a été une mode, c'est aujourd'hui devenu une habitude pour beaucoup de nos compatriotes. Et de son coté, si elle demeure bien française, la haute gastronomie de notre pays fait aujourd'hui souvent appel à des ingrédients nouveaux, des modes de cuisson bien différents du passé ainsi qu'une façon de présenter les plats dont l'origine se trouve bel et bien dans la cuisine japonaise. Influence qu'elle n'hésite même plus à cacher, en affichant de plus en plus souvent sur ses menus des beignets "façon tempura" ou des sauces "teriyaki".

Les équipements japonais ne se comptent plus dans notre vie quotidienne, et l'exotisme d'antan lié à leur utilisation a pratiquement disparu. C'est en France que Toyota fabrique sa Yaris, et nombreux sont ceux qui considèrent de niveau de qualité égal les Mercedes, les BMW et les Lexus, tout en ignorant que cette dernière est une marque japonaise appartenant à Toyota. Et que dire, dans un tout autre genre, des arts martiaux d'origine japonaise, tels que le judo, que les enfants et les ados ne pratiquent guère plus comme sports étrangers mais presque comme s'ils étaient de chez nous. Enfants et ados (voire même plus grands...) qui, sur leur mp3, écoutent en boucle des chansons issues de la "J-Music" (pour Japan Music). Les fan-sites et blogs consacrés aux artistes japonais sont légions et extrêmement bien renseignés. En mai 2008, un groupe japonais, l'Arc en ciel, a rempli le Zénith de Paris tandis que quelques mois plus tard, Miyavi s'offrait l'Olympia... Et si l'on considère qu'une manifestation comme la Japan Expo est capable d'attirer près de 250.000 visiteurs (payants) en 4 jours, on ne peut que se dire que ce qui est ou vient du Japon n'est vraiment plus que le simple effet d'une mode passagère.

Mais ce qu'il y a de plus étonnant, ou de plus remarquable, c'est que cette influence japonaise est de nos jours présente et perceptible jusque dans des contextes d'où le Japon est totalement absent. Prenons la langue française. Celle-ci a complètement assimilé des mots d'origine japonaise, que nous utilisons sans même penser à leur signification première. Ainsi le mot zen n'a plus rien de religieux, il est aujourd'hui le simple synonyme de calme, tranquille ou sage. Mais ce qui m'a personnellement le plus étonné est la décision qu'Orange avait pris de rebaptiser tous ses forfaits de téléphones portables du nom d'Origami. Sans être dans les secrets des responsables du marketing ou de la communication de cette entreprise, j'imagine que ce mot a aussi été choisi pour son exotisme censé sans doute attirer l'attention des consommateurs. Mais la réalité est là: un opérateur de téléphonie mobile français, qui souhaite toucher une cible française, est dans la capacité de proposer des produits ou des services auxquels il peut donner un nom japonais. Tellement ce nom est sans doute connu et familier des Français, aujourd'hui aptes à le mémoriser facilement.

Le Japon n'est vraiment plus une mode... Et cela n'est peut-être pas plus mal. Car sans tomber dans l'excès du "au Japon, tout il est beau, tout il est parfait", il me semble qu'il y reste quelques bons cotés dont la France pourrait tirer un inégalable profit: la propreté des lieux publics, les commerces ouverts le dimanche, la sécurité qui règne dans les villes, le respect de la propriété commune, les grèves qui ne bloquent pas tout...