Les Japonais auraient-ils un certain complexe de supériorité ?

mercredi 23 septembre 2015 / Claude Yoshizawa

Vous l'aurez sans doute noté à la lecture des autres articles, j'y fais souvent l'éloge des Japonais. Ma démarche n'est cependant pas dictée par la pensée - que j'estime ridicule - "tout est pourri ici, vive là-bas". Elle tente seulement de présenter ce que je considère comme étant le meilleur de ce pays et de ses habitants pour que cela éclaire et peut-être inspire le lecteur. M'adressant à des Français, il est normal que je me fasse un peu le défenseur du Japon, non? De la même manière, lorsque je suis avec des Japonais, il n'y a pas meilleur avocat de la France que moi...! La mentalité japonaise, que je reconnais apprécier dans bien des cas, n'a toutefois pas que des côtés positifs, il serait absurde de prétendre le contraire. Et si on nous reproche souvent, à nous Français, d'être trop repliés sur nous-même, d'ignorer superbement l'étranger, d'être par trop convaincus de la supériorité de notre pays sur tous les autres - et je serais personnellement plutôt favorable à cette critique (je m'empresse de préciser que je parle là d'une généralité qui, bien entendu, comporte des exceptions...), je considère également que, de leur coté, les Japonais n'ont rien à nous envier. Et que, pour deux mentalités réputées si différentes ou même opposées, leur conviction profonde ne diffère pas tant que cela de la nôtre sur ce point particulier.

A première vue, le Japon d'aujourd'hui peut sembler très ouvert sur le monde. Quelque soit l'angle sous lequel on examine ce pays, qu'il soit politique, économique, financier, touristique ou culturel, aucun de ces domaines n'échappe à l'influence, voire à la dépendance à l'étranger. Le Japon est politiquement très dépendant des Etats-Unis (on reconnaît là-bas que, "lorsque les Etats-Unis s'enrhument, c'est le Japon qui éternue"...), il est économiquement dépendant du monde entier ou presque, et les Japonais qui s'expatrient sont aussi très nombreux. Si je prends pour exemple les relations franco-japonaises, celles qui m'intéressent, le rapport est de 1 contre 10 en leur faveur pour ce qui est des résidents japonais à Paris (environ 16,000, contre 6 à 7,000 Français à Tōkyō ?) comme pour ce qui est du tourisme (près d'1 million de Japonais viennent chaque année en France, contre à peine plus de 100,000 Français qui visitent le Japon).

Qu'en est-il sur place ? En débarquant dans une ville comme Tōkyō, on est en général marqué par la qualité de l'accueil dont les Japonais sont capables. De leurs compatriotes comme des étrangers. Et se ballader dans la capitale nippone permet de découvrir une ville où la présence étrangère semble omniprésente. Ce ne sont que magasins, enseignes ou restaurants chinois, coréens, italiens ou encore français. Mais aussi brésiliens, portugais, russes, espagnols, mexicains... En réalité, on trouve de tout à Tōkyō, plus encore peut-être que dans n'importe quelle autre ville du monde. Les Japonais semblent vraiment ouverts au monde entier.

Mais le sont-ils vraiment ? Se sont-ils ouverts à ce qu'il y a dans le monde et s'en sont-ils vraiment imprégnés ? Se sont-ils occidentalisés comme on le dit si souvent ? A vrai dire je ne le crois pas. Je crois les Japonais extrêmement intéressés par ce qui se passe à l'étranger, toujours en quête d'informations nouvelles, toujours aux aguets pour dénicher le meilleur, et... suffisamment modestes pour en reconnaître la qualité. Mais avec aussi toujours la conviction qu'ils sont capables de faire mieux. Ce que l'on trouve au Japon et qui a une origine étrangère, c'est très souvent non pas l'étranger qui l'a exporté mais le Japon qui l'a importé. Cela peut sembler anodin, c'est d'une importance capitale. Car en procédant à l'importation, c'est-à-dire en en demeurant l'acteur principal, le Japon conserve toujours un droit de regard sur ce qui entre chez lui, ainsi que la possibilité d'adapter ce qu'il importe aux critères japonais qui feront de cette importation un succès. Le résultat: tout y est japonisé. Je parlerais même volontiers d'une occidentalisation typiquement japonaise. Et si l'on examine de près, par exemple les produits français que l'on trouve au Japon, on s'aperçoit rapidement que dans leur très grande majorité, ils ont subi une adaptation, voire une amélioration notable. J'ai eu il y a peu l'occasion de m'entretenir avec un grand chef français doublement étoilé, et lui demander si les restaurants gastronomiques des grands chefs français représentés au Japon offraient avec fidélité la même grande cuisine que celle de leurs restaurants parisiens ou de province. Sa réponse fut claire: non. Lorsqu'ils ouvrent un restaurant en leur nom au Japon, m'expliqua-t-il, c'est en général sur invitation et financement japonais. Et quelque soit leur renom international, tous ces grands chefs se voient contraints (non, "poliment conviés" me disait-il...) d'adapter leur carte aux goûts de la clientèle japonaise... Et si elle répond aussi a une stratégie de développement bien établie, l'amélioration systématique des produits ou savoir-faire étrangers découle en grande partie d'un aspect particulier de la mentalité japonaise, la conviction qu'ils sont meilleurs que les autres. Une sorte de complexe latent de supériorité. Parfois à en être arrogants.

Je me souviens avoir évolué professionnellement dans le monde de la Formule 1 et y avoir débuté en 1989, c'est-à-dire à une époque qui a connu richesse et opulence de moyens grâce à une bulle financière. Les Japonais avec qui je travaillais (pilote, motoristes...) étaient pour la plupart des pros de longue date de la compétition automobile, mais comme moi des néophytes de la catégorie reine. Ils étaient néanmoins persuadés qu'un succès rapide leur était promis, tellement leur supérorité technique alliée aux moyens financiers énormes dont ils disposaient semblait évidente. Je me souviens encore de leur optimisme parfois écrasant et quelque peu condescendant lors de la période préparatoire d'avant-saison. Lequel fut rapidement modéré, puis complètement étouffé à la fin de la campagne 1989 : élimination au stade des pré-qualifications dans 16 Grand Prix sur...16! Et si je cite ici une expérience personnelle, je crois que celle-ci sera aisément rejointe par de nombreux témoignages de Français ayant ressenti cette forme d'arrogance japonaise. Notamment dans le monde des affaires.

Même s'ils savent se retenir et contenir cette arrogance, je crois les Japonais non seulement patriotiques, mais même capables de ne voir en ce qui est bien à l'étranger que quelque chose, non pas de bien dans l'absolu, mais de bien parce qu'il peut leur être utile. Pour faire encore mieux. Voire pour dominer. Pour que l'élève domine le maître. C'est je crois la mentalité qui a prédominé au début de l'ère Meiji, en 1868, lorsque le Japon avait été contraint, quelques années auparavant, d'ouvrir son pays et donc son marché aux commerçants américains. Cette contrainte avait été l'oeuvre du commodore américain Matthew Perry, et sa force militaire était tout à fait convaincante face à son homologue japonaise. L'idée de l'empereur Meiji, ou son génie, fut de ne pas s'opposer à ce qui ne pouvait être vaincu, à savoir l'armée moderne américaine, mais au contraire de l'accueillir, de l'assimiler... pour un jour la dominer. Cela fut presque le cas jusqu'à Pearl Harbor, cela le fut certainement comme le prouve la victoire du "petit" Japon face au "monstre" russe en 1905 ou le succès initial de son expansionnisme dans le Pacifique et notamment durant la guerre sino-japonaise (qui n'en a pas toujours pas fini de tourmenter le Japon tellement celui-ci y poussa loin l'horreur et l'abjecte...). Et que dire, du point de vue économique, de l'assimilation, toujours dictée par la même mentalité, du capitalisme à l'occidental : malgré sa taille bien modeste, malgré l'absence presque totale de toute ressource naturelle, le Japon en est devenu, depuis des années déjà, le deuxième, ou troisième "grand" du monde...

Alors si je puis, pour conclure, me permettre d'exprimer un conseil, ce serait celui de ne jamais oublier, lorsque l'on travaille avec des Japonais, que ceux-ci n'ont dans le fond de leur tripes que la volonté de comprendre, d'assimiler et le cas échéant de dépasser ce qui aura fait qu'ils auront accepter de collaborer avec un étranger. S'ils estiment que l'amélioration d'un produit étranger peut prendre du temps et que dans l'intervalle, leur propre production peut être mise en échec par une rivalité où ils n'ont pas l'avantage, ils seront tout à fait capables de faire miroiter une association avec les auteurs de ce produit en leur achetant fort cher les droits d'exploitation au Japon de ce produit... pour le laisser en sommeil le temps d'écouler et rentabiliser au mieux leur propre produit. Plus que toute autre considération, celle qui domine est "le Japon avant tout!". Celui qui réussit au Japon dans la durée est celui qui en a conscience, qui a pris ses précautions au niveau contractuel, et surtout qui ne s'endort pas sur ses lauriers, bien plus fragiles au Japon qu'ailleurs, et investit constamment en R&D pour toujours conserver son avantage initial...

Même si, bien évidemment, tout cela peut se passer avec le sourire, dans la courtoisie, voire même la cordialité et la sympathie !