Hier japonisme en France... et aujourd'hui "francisme" au Japon ?

vendredi 20 février 2015 / Claude Yoshizawa

"Le japonisme est l'influence de la civilisation et de l'art japonais sur les artistes et écrivains, premièrement français, puis occidentaux" (Wikipédia).

Cette influence est connue, elle constitue souvent le thème central de nombreuses expositions : celle de Zürich, "Inspiration japonaise" qui débute aujourd'hui 20 février et durera jusqu'au 10 mai 2015, en est le dernier exemple en date.

Et c'est vrai : des peintres comme Monet, Renoir, Degas, Van Gogh, bref les impressionnistes, ceux de la première heure ainsi que leurs héritiers directs comme Toulouse-Lautrec pour ne citer que celui-ci, des écrivains comme Zola ou Loti, mais aussi les grands noms du cristal comme Daum ou autre Gallé et les artistes de l'époque dite de l'Art Nouveau ont été directement ou indirectement influencés par l'art japonais, en particulier les estampes de Hokusai et Hiroshige.
Mais cette définition donnée par Wikipédia est un peu réductrice, dans le sens où cette influence japonaise se fit sentir jusque dans le grand public, il n'était pas rare à la fin du XIXe siècle et au début du XXe de voir des appartements décorés d'accessoires japonais : des paravents, des éventails, des céramiques, des meubles... Un livre consacré aux frères Goncourt relate même l'existence à Paris, au début des années 1900, de plus de 100 salons de thé japonais !

Mais aujourd'hui, on peut se rendre compte que, si l'intérêt des Français pour le Japon est manifeste, celui-ci s'adresse essentiellement à cette culture dite contemporaine des manga, animes, J-Pop et autres cosplay, à la gastronomie ou à travers un tourisme encore assez "convenu", peu de Français, surtout parmi les jeunes générations, s'intéressent vraiment à l'art traditionnel japonais. Celui qui est le reflet de l'âme japonaise fondamentale. La plupart de nos compatriotes en ont certes connaissance, certains s'y plongent plus en profondeur. Mais sans doute pas autant que les Japonais qui, actuellement, et même depuis plus de 30 ans, vouent une véritable passion pour les grands artistes français que nous avons cités plus haut. A tel point qu'il est rare de croiser un Japonais qui ne connaisse ce mouvement "inshôha" (impressionnisme) et ses grands noms, de Monet à Cézanne, de Renoir à Gauguin. Et dans la civilisation japonaise contemporaine, la France est quasi omniprésente au Japon, que ce soit dans la gastronomie, que ce soit dans la mode, que ce soit dans l'art... En réalité, un vrai "francisme" règne au Japon, peut-être encore plus présent et plus important que ne l'a été le "japonisme" dans notre pays - puis dans d'autres pays occidentaux, États-Unis inclus.

C'est alors qu'on pourrait se poser la question: pourquoi les impressionnistes, qui furent eux-mêmes tant influencés par les Japonais, sont-ils aujourd'hui ceux que les Japonais eux-mêmes, de façon globale, préfèrent entre tous les peintres, entre tous les courants ?
Bien sûr, un fait indéniable : on s'intéresse en celui qui s'est intéressé à vous. C'est particulièrement vrai pour les Japonais, souvent enclins à penser qu'ils constituent un peuple à part dont la mentalité est souvent incomprise des étrangers (ou même que ceux-ci ne peuvent pas la comprendre vraiment) et sont toujours très surpris lorsqu'ils deviennent eux-mêmes un centre d'intérêt. Il est donc quelque part "normal" qu'ils cherchent eux-mêmes à comprendre pourquoi ces peintres français ont tellement aimé - et dans une certaine mesure, compris - le Japon et son âme à travers son art.

Mais il nous semble que cela va bien au-delà de cette simple réciprocité d'intérêt, et que, avec le recul, on peut peut-être dire que les relations franco-japonaises, et surtout la proximité de pensée et l'attrait pour des choses semblables n'ont jamais été aussi forts qu'à cette époque du japonisme. Car, au-delà de la simple influence, il semble que les impressionnistes aient voulu exprimer des valeurs fondamentales et une certaine forme d'esthétisme qui correspondent peut-être le plus à leurs équivalents japonais. Dans ce qui fait l'un des aspects les plus fondamentaux de l'âme japonaise et qu'on appelle le Wabi, le Sabi, et en réunissant les deux, le Wabi-sabi.

Expliquer le wabi-sabi pour bien le comprendre n'est pas chose aisée. On peut le définir de façon simple comme étant un concept d'esthétisme s'accompagnant d'une philosophie (ou le contraire) mais on est guère plus avancé... En réalité, l'âme japonaise trouve l'expression du bonheur dans la tranquillité, la sérénité, lesquelles s'expriment lorsqu'on a dépassé les "souffrances" causées par l'impermanence des choses vivantes (l'angoisse de la mort), leur vieillissement (c'est le "sabi"), et par la nostalgie, par la solitude, par la tristesse due à la disparition d'une chose ou d'un être cher (ce qu'exprime le "wabi"). Le dénuement, la solitude deviennent alors richesses, d'autant qu'on ne peut les comprendre qu'en ayant une conscience parfaite des autres qui nous entourent, et la nature, et par extension la vie elle-même, deviennent sublimes parce que non permanente et éphémère.

Or, ces sentiments, que l'on pourrait de prime abord qualifier de négatifs (le vieillissement qui conduit à la mort, la tristesse de perdre un être cher...), et qui en définitive ne conduisent qu'à des choses positives, ne s'expriment-ils pas merveilleusement et même le mieux dans les œuvres des impressionnistes ? Et surtout, contrairement à bien d'autres courants qui "affirment" de façon beaucoup plus évidente les choses telles qu'on les voit (le réalisme) ou de façon forte des sentiments beaucoup plus passionnels comme le romantisme par exemple, l'impressionnisme n'est-il pas par excellence une forme d'expression toute en nuance, toute en suggestion, toute en "impressions" plus qu'en affirmations ? C'est-à-dire la forme d'expression préférée des Japonais: un peuple qui n'affirme en général jamais les choses de façon péremptoire, mais préfère toujours les insinuer, les transmettre et les faire comprendre sans les imposer - voire même les imposer mais sans jamais en avoir l'air?

Il me semble que jamais Français et Japonais n'ont été aussi proches les uns des autres qu'à travers cet impressionnisme. Il ne s'agit pas que d'une histoire d'influence réciproque, mais d'une véritable rencontre de deux façons quasi identiques d'appréhender la vie et l'Univers...

Pour moi, cette rencontre de deux pensées quasi identiques "se ressent" particulièrement et magnifiquement bien dans ce véritable chef-d’œuvre plus français que japonais, plus japonais que français: "La pie" de Claude Monet.

Et cette rencontre, si elle est le plus souvent évoquée en parlant de "japonisme" et donc d'influence japonaise sur les Français, c'est aussi sans doute elle qui est à l'origine de ce que j'appellerais donc volontiers le "francisme" et de l'influence française sur le Japon actuel.

Claude_Monet_-_The_Magpie_-_Google_Art_Project

Claude Monet - La pie - Google Art Project