À la découverte du nail art au Japon

dimanche 20 septembre 2015 / Amélie-Marie Nishizawa

Connaissez-vous "l'art des ongles", plus communément connu avec l'expression anglophone nail art ? Ce soin esthétique consiste plus ou moins selon les techniques, à vous recouvrir les ongles d'un nombre conséquent de couche de vernis, décorations et motif, qui résisteront plusieurs semaines contrairement à la couche d'un vernis classique.

C'est à l'occasion d'une mission pour mon travail que j'ai découvert l'univers du nail art au Japon et je suis tombée des nues devant la complexité du sujet. Organisant une semaine d'initiation au nail art sur Tokyo, j'ai eu l'occasion de rencontrer Masako Suzuki, une artiste manucure ou nailist travaillant au studio Ichigo nail de Aoyama, à Tokyo. Tout en écoutant ses explications sur la façon de faire du nail art, j'ai pu feuilleter les très nombreux manuels qui occupent les étagères de son bureau. Ils présentent pour la plupart l'anatomie de la main et du poignet, enseignent des techniques de massage et fournissent un nombre impressionnant de schémas explicatifs.

Extrait d'un manuel d'apprentissage de nail art

Extrait d'un manuel d'apprentissage de nail art

La mode des faux ongles, née dans les années 70 en Californie, est exportée au Japon par une artiste maquilleuse, Kinoshita Mihori, au début des années 80. C'est un véritable engouement et un nombre affolant de salon ouvrent dans l'archipel. Le nail art au Japon, ce n'est pas simplement décorer des ongles, mais une mode prise très au sérieux, diverses techniques ainsi qu'une industrie brassant plusieurs milliards de yens par an.  Kinoshita Mihori fut pionnière dans la fondation avec d'autres artistes, d'une Association des Nailists du Japon, qui en 2015, célèbre ses 30 ans avec pas moins de 30,000 membres et plusieurs centaines d'écoles. Tous les ans, l'Association organise une certification permettant aux artistes d'avoir une reconnaissance professionnelle officielle. Masako Suzuki explique que les candidats le préparent souvent à plusieurs, afin de s'entrainer sur des vraies mains et non pas des mains en plastique.

Modèle de mains d'entrainement pour le nail art. source: Flickr

Modèle de mains d'entrainement pour le nail art.
source: Flickr

Parmi les techniques les plus populaires au Japon, se trouvent les ongles en gel et les ongles en acrylique. Sans entrer plus loin dans les détails, les ongles en gel nécessitent une lampe à UV ou une lampe LED afin de durcir les différentes couches de gel qui auront été appliquées, tandis que les ongles en acrylique nécessitent des extensions. Pour Masako Suzuki, rien ne vaut les ongles en gel, plus flexibles et surtout à l'aspect plus naturel. En ce qui concerne la décoration, le Japon excelle en extravagance avec l'ajout de paillettes, motifs dessinés au pinceau, particules de nacre, autocollants, etc. Sans compter que les modes changent vite et suivent les saisons. Les nailists du salon montrent des pages et des pages de modèles, fleurs de cerisiers pour le printemps, motifs de plage, coquillages et soleil pour l'été, des tons ocres et des feuilles pour l'automne. L'hiver dernier, les motifs tirés du film Disney Frozen (La Reine des neiges) ont eu un très grand succès auprès des clientes. 

Dans son entretien avec Nippon, Kinoshita Mihori explique le succès du nail art au Japon, par rapport à l'Europe.

« En Europe, les femmes ont tendance à rechercher une beauté saine et les ongles aussi restent simples, elles se contentent généralement d’une couche de couleur sur des ongles naturels (...). En revanche, au Japon, on apprécie les dégradés de couleurs et les strass ou les paillettes sur un fond uni. En plus, beaucoup de femmes aiment changer régulièrement les décorations sur leurs ongles. Ce type de culture ongulaire, propre au Japon, appelé “nail art japonais”, est répandu en Asie, notamment à Taiwan, en Corée du Sud, à Singapour ou au Vietnam. ».
Japonaise jusqu'au bout des ongles, mars 2013

Votre dévouée rédactrice se sacrifie pour l'expérience.

Votre dévouée rédactrice se sacrifie pour l'expérience.

Lors de ma rencontre avec Masako Suzuki, j'ai servi de cobaye et sacrifié mes mains pour la bonne cause. Complètement perdue face à la centaine de modèle, j'ai bravement demandé quelque chose de très simple, si possible rouge. Les employées du salon ont réprimé un fou rire, ayant parié juste avant que j'opterai pour un tel choix.

Les Européennes qui viennent choisissent presque toujours le rouge. Jamais d'autres couleurs et le plus souvent une forme ovale courte. Par contre les Japonaises vont aller vers le rose ou le violet, les décorations de saisons et les ongles longs.
Masako Suzuki

J'ai le droit à une désinfection minutieuse des mains, une préparation des cuticules et de la peau autour des ongles impressionnantes, avant de se lancer dans les multiples couches de gel et de vernis qui recouvrent désormais mes ongles. La manucure est longue, et la nailist, bavarde, en a profité pour discuter de son travail, de la vie à Tokyo, des ongles en France...

Désormais initiée, je remarque à quel point les Japonaises prennent soin de leurs mains et de leurs ongles, quitte à dépenser beaucoup d'argent et à prendre plusieurs heures par mois pour se faire faire une manucure. J'ai été en effet surprise d'apprendre qu'un rendez-vous prend au minimum une demi-heure et dépasse facilement une heure pour des ongles bien décorés. Au salon Ichigo, elles font des manucures expresses pour les plus pressées, "30 minutes", mais cela demande de la dextérité. Les prix démarrent à 3500¥(25€) pour les petites ongleries au coin d'une station ou d'un centre commercial et grimpent jusqu'à plus de 10,000¥(75€) selon les salons et la complexité du travail demandé. Une fois vos ongles parés, il vous faudra reprendre rendez-vous pour retirer le gel ou l'acrylique, afin de ne pas endommager vos ongles en essayant maladroitement par vous même.

En parallèle des salons, beaucoup de Japonaises pratiquent le nail art en amateur grâce à des kits, et tout le matériel nécessaire est bien sûr en vente libre, y compris les lampes UV / LED. Cela désole les artistes du salon Ichigo nail, inquiètent des dégâts qu'une manucure mal faite peut provoquer aux ongles mais aussi aux doigts.

C'est dangereux de tenter de retirer soit même des ongles en gel. On peut abimer sérieusement l'ongle qui se trouve en dessous. Si on utilise l'acétone, on peut aussi se bruler la peau. Il vaut vraiment mieux les faire retirer en salon.
Masako Suzuki

Les dangers du nail art, le gouvernement japonais en est conscient. En 2010, le ministère de la Santé et du Travail a publié "Une guide des lignes directrices pour la gestion de la santé dans les salons de manucure", auquel s'est volontiers pliée l'industrie et l'Association des Nailists du Japon.

C'est à la fin des années 2000 que le ministère a tourné son attention vers les salons de manucures après de multiples cas d'accidents. Un des problèmes majeurs était la manipulation de divers produits chimiques (acétone...) sans aucun protocole provoquant non seulement des cas de brulures, mais aussi des explosions de bouteilles résultant de mélanges hasardeux entre les produits. La réglementation a particulièrement insisté sur la ventilation des salons, car les produits manipulés en particulier pour les ongles en acryliques, dégagent des odeurs chimiques. Les employés portent d'ailleurs toutes un masque de type chirurgical sur leur visage.

En parallèle, un autre problème majeur fut le développement d'infections fongiques liés aux ongles en gel, les champignons se développant entre l'ongle et le faux ongle avec en parallèle, la question des allergies et des réactions cutanées. Il était nécessaire de mettre en place plus d'informations et de prévention auprès des salons afin de prévenir d'une part les accidents liés aux allergies, et d'autre part, de renforcer l'attention porter à l'hygiène durant les manucures. Pour les autorités, reste la question de faire face à la popularité des kits maisons de manucure. Elles ne peuvent qu'inviter les Japonaises à faire attention chez elles, à ne pas mélanger des produits dangereux et à pratiquer leurs manucures dans des lieux ventilés.

Au delà de l'hygiène et de la mise en place de protocole, le nail art est-il vraiment un soin esthétique bon pour nos ongles ? Lorsque l'on gratte le vernis, dans quel état retrouve-t-on des ongles manucurés durant plusieurs années ?