La sexualité au Japon est en berne

samedi 21 mars 2015 / Amélie-Marie Nishizawa

En tout temps et en tout lieu, le sexe ne laisse personne indifférent et quand il s’agit de se pencher sur les japonais, aux mœurs énigmatiques, on se retrouve les mains pleines. Lorsque je m’étais lancée dans mes recherches sur la pilule au Japon, j’avais été frappée de voir à quel point la contraception n’était pas un sujet si évident dans l’archipel, tandis que l’éducation sexuelle, controversée, est quasiment absente du programme scolaire. La montée des couples sexless a aussi de quoi surprendre dans cette société pourtant prolifique en matière de pornographie, de pratiques sexuelles et de culture du fétichisme. Au hasard des documentaires sur le sujet, j’ai pu à plusieurs reprises noter que l’interaction humaine n’est pas toujours désirée ni désirable selon les nippons. Quand ce n’est pas l’homme qui n’a pas envie de chercher à comprendre sa partenaire, c’est la femme qui préfère se concentrer sur ses activités favorites, ou inversement. Conclusion, il me fallait me pencher dans l’abîme de la sexualité nipponne.

 « Ils ne savent pas d’où viennent les bébés »

Cette phrase attrapée au vol au cours d’une de mes récentes discussions m’a poussée à rechercher des informations sur la question. C’est avec effarement que j’ai parcouru le dossier « la situation de l’éducation sexuelle au Japon et ses problèmes » résumant la situation précaire de cet enseignement dans l’archipel. Dans un pays où la majorité sexuelle est fixée à 13 ans dans le Code pénal (contre 15 en France), l’enseignement de la sexualité auprès des jeunes est vue d’un très mauvais œil par les conservateurs. Alors que le curriculum établit après la seconde guerre mondiale commençait à prendre ses marques, depuis les années 2000 les enseignants se sont vus donner des consignes absurdes : « n’enseignez pas le nom des organes sexuels », « n’abordez pas la question des rapports sexuels ni des préservatifs ». Au point que même les menstruations féminines sont épurées du sujet. Aborder la question est d’autant plus complexe qu’il n’est inscrit dans aucune matière à proprement parler. Dans une école, cet enseignement fait partie des cours d’éducation physique, tandis qu’une autre l’inclut dans les heures d’activités de classe ou encore dans un enseignement similaire à notre éducation civique. En moyenne, 2 heures y sont consacrées au primaire, contre 3 au collège et lycée.

"Dans quelle matière l'éducation sexuelle est-elle abordée" - "Personal" fait référence à la pratique de l'enseignant tandis que "school" fait référence au programme scolaire. Résultat d'une enquête menée auprès de 344 personnes, membres du Conseil pour l'Education et l'Etude de la sexualité et enseignants.

Pourtant, les enfants japonais ne sont pas dupes. D’après une étude de 2004 (Enquête nationale à propos du mode de vie et de la conscience des lycéens), les lycéens souhaitent des cours d’éducation sexuelle afin de « mieux connaître les dangers de la sexualité », « la manière de penser de l’autre genre », « l’utilisation du préservatif et de la pilule ». En 2005, c’est le Ministre de la Santé qui interroge la population, obtenant des résultats éloquents en faveur de cet enseignement, avec 65% des répondants estimant que les enfants doivent être informés à propos de la sexualité, 71% à propos des maladies sexuellement transmissibles et 60% à propos de l’utilisation du préservatif.

« Hein ? Faire l’amour après 40 ans, mais on est trop vieux ! »

En échangeant à propos de la vie de couple, voilà que tombe cette exclamation, côté japonais. Sans aller jusqu’à nous comparer à des lapins (le reste du monde le fait assez bien pour nous), il semble normal côté français, d’entretenir des relations affectueuses à travers les ans (notez que je marche sur des œufs, tant en matière de sexualité, l’idée de norme me paraît saugrenue). Pour les japonais, la sexualité semble être une pratique un peu pénible, dont on est heureux de se débarrasser passé un certain âge. Alors que je commence à taper (en japonais) « jusqu’à quel âge… » dans mon navigateur de recherche, la première suggestion me met sur la voie « jusqu’à quel âge sexe » (何歳までsex). En comparaison, la première suggestion côté français est l’allaitement. Parmi les nombreux sujets, que ce soit des questions Yahoo ou des forums, la question est prise très au sérieux.

« Je vais avoir 47 ans, mais avec ma femme cela fait déjà 10 ans que nous ne le faisons plus. Je pense qu’à l’avenir je ne le ferai sans doute plus jamais ».

Une enquête de 2014 effectuée sur internet auprès des hommes japonais annonce la couleur. À la question « après le mariage, jusqu’à quel âge pensez-vous que votre femme soit coquine », 40 ans arrive en tête avec 24,2%, suivi par 50 ans et 45 avec 18,2% et 15,2 des votants. Sur beaucoup des discussions consacrées à cette question, reviennent les problèmes de l’intimité et du manque d’envie et de temps.

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"Après le mariage, jusqu'à quel âge pensez-vous que votre femme soit coquine ?"

La cellule familiale japonaise est encore souvent composée du ou des grands parents et des enfants vivant sous le même toit, reléguant la sexualité à l’extérieur, dans les hôtels et love hotels. Quant on imagine que les enfants dorment bien souvent avec leurs parents jusqu’à 8–10 ans, on comprend l’embarras de nos couples japonais. À Tokyo, où les logements sont particulièrement chers, il n'est pas rare que même adultes, les membres de la famille continuent de déposer leurs futon dans la même pièce. Si l’on veut pousser plus loin le sujet, le passage de l’épouse au statut de mère est un facteur culturel lourd en Asie.

D’autre part, le rythme de vie japonais n’est pas évident à concilier avec les envies de batifoler. Je suis loin de blaguer lorsque j’évoque les anciens horaires de mon mari japonais, stagiaire dans une grande entreprise. Ce n’était pas rare qu’il m’appelle à 23 heures pour me dire que cette nuit, il ne rentrerait pas. C’est particulièrement vrai à Tokyo, où les gens travaillent des heures ridiculement longues, certains acharnés poussant le vice jusqu’à 20 heures par jour.

 « Tous les jours à 4 heures du matin, ils éteignaient la lumière, et nous dormions à nos bureaux. (…) je portais les mêmes vêtements, mais le dimanche, je rentrais chez moi pour me laver et me changer. Les hommes ne rentraient chez eux qu’une fois par mois ».

Entretien avec Naoko, programmeuse, La vérité à propos de la vie sexuelle au Japon par Ken Seeroi

Sans tomber dans l’extrême, j’ai eu l'écho de témoignages de japonais préférant refuser un bon travail bien payé, sachant que leur vie sociale et affective serait le prix à payer. De huit heures à minuit au bureau, avec une pause déjeuner ridiculement courte, du lundi jusqu’au samedi, parfois même le dimanche, la vie d’un salarié ne laisse que peu de place à la vie de famille. De surcroît à la vie sexuelle. En 2010, une étude estime que 40,8% des couples mariés ne batifolent plus… En 2013, ils sont 55,2 %. On ne s’étonne pas que la natalité soit en chute libre. On a pu reprocher au gouvernement japonais de ne pas mener de politique familiale incitative. Si un système d’aide financière a déjà été mis en place, les politiques peinent à s'atteler à la question des horaires et des congés. Le problème réside de plus auprès des jeunes générations, n’ayant vu de leur père que le salaire, tandis que leur mère était afférée à gérer la maison. Rejetant de plus en plus ce modèle, les japonais relèguent les histoires d’amour, et a fortiori la sexualité… au placard.

 « Cela fait 10 ans que je suis célibataire et honnêtement, je suis heureuse de ne pas avoir à m’occuper d’un homme »

Les études au Japon sont unanimes, toutes les couches démographiques sont touchées par cette libido en berne. Le phénomène sexless, est caractérisé par une quasi absence de la sexualité (moins d’une fois par mois) alors qu’aucun problème de santé n’est constaté. Près d’un couple sur cinq déclare que le sexe est un embêtement, et près d’un jeune sur trois n’est pas intéressé par le sexe. Le sujet est pris au sérieux, et en 2011 est publié « Ces jeunes qui détestent le sexe », dans lequel le gynécologue Kimura aborde les multiples raisons expliquant ce phénomène d’abstinence. À « qu’est-ce que le sexe », beaucoup de jeunes répondent que c’est une forme de communication entre les personnes. Ne serait-ce alors pas un problème de communication à l’échelle de la société ?

"Ces jeunes qui n'aiment pas le sexe" publié en 2011 étudiant ce phénomène de société particulièrement fort au Japon

"Ces jeunes qui n'aiment pas le sexe" publié en 2011 étudiant ce phénomène de société particulièrement fort au Japon

De l’abstinence sexuelle à l’abstinence sociale, les japonais ont franchi le pas. La 14ème Étude Nationale de la Fertilité de 2010 montre que 28% des hommes et 23% des femmes de 18–34 refusent d’avoir une relation amoureuse. Les médias japonais ont même inventé une expression, « le syndrôme du célibat », sekkusu shinai shokogun. Celui-ci caractérise ce retrait de la vie amoureuse par les jeunes japonais. En 2011, 61% des hommes et 49% des femmes non mariés âgés de 18 à 34 ans ne sont pas dans une relation amoureuse.

Du côté du Planning familial japonais (JFPA), 45% des femmes (16 à 24 ans) ne sont pas intéressées par le contact sexuel voir ressentent de l’aversion pour le sexe. Une autre enquête menée par une clinique de Tokyo en 2013 auprès de 703 femmes précise un peu plus le tableau.

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"Aimez-vous le sexe" - 326 aiment, 309 n'aiment pas vraiment, 68 détestent.

"Quelle est la fréquence de vos rapports sexuels" - 201 répondent 1 à 2 fois par mois, 167 pratiquement jamais, et 107 1 à 2 fois par an. 105 se rapprochent des statistiques françaises avec 1 à 2 fois par semaine.

Pour certains spécialistes, une des grandes raisons réside dans le choc des cultures vécu au Japon durant l’occupation américaine, remettant en cause le modèle traditionnel de vie, tout en introduisant la culture occidentale. La forte dissociation sociale des genres - une culture des hommes et des femmes bien distincte, n’est pas non plus sans conséquence.

"En général, les hommes et femmes japonais préfèrent ne pas se mélanger. Durant l'heure du déjeuner, dans Tokyo, vous verrez les hommes en file d'attente devant des échopes de ramens ou de bentô, tandis que les femmes sont en groupes dans des restaurants. Les collègues peuvent se sourire et s'interpeller dans la rue, mais vous ne verrez que rarement des groupes mixtes, apprécier un repas ensemble. Mon grand père avait l'habitude de dire que les hommes et les femmes ne devraient pas partager un repas ensemble plus d'une fois par semaine, parce que cela n'amène que des chamailleries et du stress "
Kaori Shoji, La vérité à propos de l'amour japonais: nous ne nous entendons tout simplement pas

Les japonais, aimant l'ordre et la classification, ont développé dans les années 2000 de nouvelles catégories sociales - applicables aux deux genres: sōshoku (herbivore) et nikushoku (carnivore). Les membres de la première catégorie, dans leur vingtaine et hétérosexuels, n'ont que peu d'intérêt pour la sexualité et les relations amoureuses. Ils aiment se cultiver et prendre soin d'eux, et témoignent d'une grande passivité à l'égard du genre opposé. À l'inverse, les carnivores, vous l'avez compris, sont de types dominants, indépendants, sachant ce qu'ils veulent dans la vie et dans leur lit. Si cela peut faire sourire quelques secondes, les statistiques sont relativement affolanteson estime que 60% des jeunes hommes se considèrent « herbivores » rejetant le modèle masculin traditionnel de la société japonaise, le bon salaryman. Depuis, d'autres appellations se sont développées, et il est aisé de perdre le fil entre gyoshoku danshi (hommes attendant patiemment que l'élue tombe amoureuse) et rolled cabbage danshi (des hommes qui se déguisent habilement en sōshoku mais se révèlent être des nikushoku). Un livre à propos de ces nouveaux profils masculins a même été publié en 2007. Côté femme, on soulève souvent le côté (très) matérialiste des japonaises, chassant le porte-monnaie plutôt que l'amour, plus intéressées par le statut social à travers le mariage, que le partenaire. C'est sans compter sur le développement de plus en plus de jeunes femmes nikushoku, chassant le mâle lors des gokon, genre de speed dating de groupe.

« Pourquoi avoir une copine, quand je peux aller dans un cybercafé ? »

L’érotisme, le Japon connaît. De l’art érotique de l’ère Edo, ses troublants shunga (gravures japonaises érotiques appartenant au style ukiyo-e) évoquant l’acte sexuel, aux années 30 marquant l’avènement de l’ero guro, un art érotique grotesque, le Japon montre son ouverture d’esprit en matière de sexualité. Les films pornographiques débarquent dans les années 60, et l’industrie du sexe se met en marche, pour devenir la puissante et implacable machine d’aujourd’hui. Les produits qui en découlent, hentai (papier ou anime), les films pour adultes, mais aussi les jeux vidéos érotiques, sont fréquemment traduits et exportés, tant l’industrie japonaise ratisse large en goûts et médias.

N’importe quel conbini a son stock généreux de livre porno, situés pour mon grand malheur, à deux pas des magazines et journaux lambda. Trouver un salon de massage qui soit légitime tient du parcours du combattant, tandis que cabaret, soap land, café câlin et love hotels sont légions. Le site internet Vice a fait un remarquable reportage sur cet univers du sexe au Japon.

http://www.vice.com/video/the-japanese-love-industry

Au delà des plaisirs tarifés frôlant la légalité, les jeunes japonais ayant l’embarras du choix en terme de stimulation en solitaire, se tournent bien souvent vers l’onanisme dans les petites cabines privées des manga et cybercafés, souvent ouverts 24h/24 et relativement peu couteux.

"Ne pensez-vous pas que la masturbation est mieux que le sexe ? Parce que pour le sexe, il faut penser aux émotions du partenaire, c'est pénible".
Employé d'entreprise

Le hentai est-ce le mal ?

Ce mot fourre-tout a été étendu à quasiment tout ce qui touche au divertissement érotique au Japon. L'animation et le manga ont été amenés à dominer une industrie qui produit deux fois plus de vidéos pour adultes que les États-Unis. Il semble nécessaire, afin de démonter les préjugés sur le sujet, de préciser que si l'univers fantasmé nippon, entre tentacules, insectes et douteuse jeunesse, est particulier et parfois extrême, il est évident qu'il résulte d'une culture onirique éloignée de la notre, dont la réalité est bien plus modérée.

D'après Mariana Ortega auteur de "Coucou, je te vois : regarder l'animation japonaise hard-core", la consommation de masse du hentai au Japon démarre dans les années 80 avec l'apparition des premières cassettes vidéos. Le développement de la technologie a depuis permis au marché de se développer au point de troubler la sexualité de toute une société.Si cette forme d'érotisme est principalement tournée vers la gente masculine, ce serait une erreur que de faire l'impasse sur la gente féminine. Les productions destinées au public féminin sont encore relativement minoritaires, mais de la pornographie aux boutiques spécialisées, le marché est plein essor. Certains spécialistes pointent du doigt une pornographie addictive, dans laquelle les japonais trouvent suffisamment de satisfaction, sans les tracas des relations de la vie réelle.

Excessif ? Je m'interroge, lorsque l'on découvre notamment les jeux de simulation et leur influence sur la vie de couple. La Nintendo DS permettant la simulation d'un baiser par écran tactile a déjà été un motif de divorce, tandis qu'un japonais s'est marié (légalement) avec sa partenaire virtuelle. Pour les japonais qui souhaitent un peu d'attention affective, les bars à hôtes et hôtesses sont là pour les satisfaire (le sexe n'est pas au menu - officiellement). Ou les cafés à chat. Ou les maids cafés. Ou encore les poupées plus vraies que nature.

Le documentaire de 2013 "l'empire des sans, la misère sexuelle au Japon" - au titre faisant un joli jeu de mot avec l'Empire des sens, un film érotique des années 70, aborde le sujet avec d'intéressants témoignages - quoique manquant de profondeur. Certes, nous n'avons là qu'une vue anecdotique de comportements sexuels cantonnés à la région de Tokyo, mais certaines remarques restent largement pertinentes. C'est le cas notamment de la conclusion, se demandant si ce phénomène de société est réellement limité au Japon.

En terme de statistiques, il parait indéniable que la sexualité japonaise est en berne, sans signe d'amélioration à l'horizon. Que l'on soit passé d'un univers fantasmé si riche, d'une culture aux mœurs plus libres que nos sociétés chrétiennes, à un tiers de la population japonaise désintéressée du sexe, a de quoi interpeller sur les facteurs d'une telle débandade. Si la réalité est sans doute bien plus complexe que ce tableau somme toute sommaire, il n'en reste pas moins que les sociologues s'interrogent sur l'avenir de la société japonaise et les mesures pouvant être mises en oeuvre. Est-il nécessaire de renforcer l'éducation sexuelle lors de la scolarité ? Faut-il se pencher sur la place de la femme dans la société japonaise ? Travailler sur la question des genres et de leurs représentations ? En attendant, les jeunes japonais regardent d'un œil morne les relations amoureuses et sexuelles, les qualifiant de mendokusai (pénible).