Au Japon, les hommes herbivores et les femmes carnivores

dimanche 17 mai 2015 / Amélie-Marie Nishizawa

Déjà évoqués dans les précédents billets de Shoujo kissa, le rôle des genres au Japon est en pleine mutation. Les notions « d’hommes herbivores » (2006) et de « femmes carnivores » (2008) créées par la chroniqueuse Maki Fukasawa sont aujourd’hui connues par la majorité des japonais, et décrivent l’émergence de nouveaux comportements sociaux changeant la face de la société japonaise.

Les hommes herbivores, estimés à 60% pour la catégorie des 20 – 34 ans, redéfinissent ce qu’est « être un homme » au Japon, renversant le règne traditionnel du machisme. De l’autre côté du ring des relations sociales, les femmes carnivores sont apparues, copiant les tenues les plus en vogue dans les magasines et draguant agressivement.

Hommes herbivores : Sōshoku danshi (草食男子)

Lorsque Maki Fukasawa invente le terme dans une chronique de 2006, elle désigne les jeunes hommes japonais, devenus passifs face aux relations amoureuses, voire désintéressés du sujet – sexualité comprise. Elle y voit une opposition totale avec les hommes de la bulle économique des années 80, agressifs et optimistes envers l’avenir.

Rapidement, le profil de ce nouvel homme s’étoffe. Coquet, l’homme herbivore prend soin de soi, il fait attention à son alimentation et tient à rester mince. Côté financier, c’est un homme économe, d’autant plus qu’il ne court pas après une carrière professionnelle – conséquence de la récession économique. Entouré de relations amicales – il croit en l’amitié entre les deux sexes, il évite les soirées organisées en vue de rencontre. Bref, il se cultive dans son coin.

"Certains gars essaient toujours d'être virils et de paraître forts, mais vous savez, personnellement, je n’ai pas peur de montrer ma vulnérabilité, car être vulnérable ou sensible est pas une faiblesse."

Junichiro Hori, CNN intern

D'hommes sensibles prenant soin d'eux, la définition est passée à "homme qui possède la force des femmes". Armé d'un sac à main qui n'a rien à envier aux modèles pour femme, il accumule les accessoires à la mode, se tourne de plus en plus vers les produits de beauté ainsi que l'épilation. Voire le port de soutien-gorge.

Femmes carnivores = Nikushoku joshi (肉食女子)

Face à cette génération masculine passive en amour, les japonaises ont retroussé leur manche. Du moins, c’est ce qu’implique l’antagonisme « femme carnivore ».

Femme carnivore: "je veux les enfants d'un homme avec de bons gènes. Tu ne viendrais pas chez moi ce soir ?"  Homme herbivore: "je...je n'ai aucun intérêt pour l'acte de reproduction".  Employé: "Au nom de l'avenir du Japon, courage femme carnivore !"  source

Femme carnivore: "je veux les enfants d'un homme avec de bons gènes. Tu ne viendrais pas chez moi ce soir ?"
Homme herbivore: "je...je n'ai aucun intérêt pour l'acte de reproduction".
Employé: "Au nom de l'avenir du Japon, courage femme carnivore !"
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Celle-ci est proactive, tant professionnellement qu’en amour. Soucieuse de son apparence, elle s’inspire des magazines et en particulier des femmes en vogue dans les médias. D'après un sondage auprès de 400 personnes, côté femmes on s'inspire de la chanteuse et actrice Aya Sugimoto. Apprenant l’art de la chasse avec les guides « comment attraper un homme », elle enchaine les soirées. Depuis 2008, les titres des périodiques s'adressant aux femmes deviennent des injonctions à passer à l'action: "3 techniques pour attraper les garçons herbivores", "Manoeuvres et tactiques sans tabou", "N'attendez pas ! Passez à l'action " ... Côté cinéma, les journalistes constatent que le film Sex and The City (sortie en 2008 aux États Unis) a influencé le public féminin japonais.

Profil type d'une femme carnivore: bien maquillée, tenue sexy et ongles impeccables - source

Or, depuis l’invention de cette notion en 2008, ces amazones ont-elles gonflé leurs rangs ? La réponse est mitigée. Le site mynavi se penche sur le sujet en mars 2015 avec la question « les femmes carnivores sont-elles si peu nombreuses ? Les femmes sont 71,8 % à être passives ». Interrogeant leurs lectrices en février (206 sondées, de 22 à 34 ans), le site constate que les femmes prêtes à faire le premier pas vers l’élu de leur cœur ne sont que 28,2%. Au nombre des diverses raisons se comptent « parce que je veux un homme qui mène », « parce qu’être invitée est mieux », « parce qu’il vaut mieux pour la relation que la femme soit invitée ». Parmi la minorité de chasseuses, les arguments ne manquent pas non plus : « à force d’attendre, on devient une grand mère », « si on ne fait qu’attendre, rien ne peut progresser » …

Ces nouveaux modèles sous le feu de la critique

Le constat est frappant. Côté hommes la documentation est non seulement abondante, mais le sujet fait l’objet de sérieuses études universitaires. Côté femmes… on relègue la question aux magazines féminins qui, marketing oblige, vendent le profil des femmes carnivores sous l’angle de la consommation (mode, maquillage...). Même Youtube n'offre que peu de vidéo au sujet de ce profil de femme. Il faut dire que pour beaucoup d’observateurs, si la femme japonaise a dû devenir proactive en amour, ce n’est qu’avant de mettre la main sur un mari passif. Ces femmes poursuivent alors le modèle traditionnel japonais, en devenant mère au foyer. Celles qui se révèlent indépendantes, prêtes à jouer le jeu de la séduction sans penser au mariage, elles sont vues comme indésirables.

Pire, alors que les hommes herbivores sont de plus en plus mal perçus (et accusés d’être à l’origine de la chute de la natalité du Japon), on reproche à ces femmes qui prennent l'initiative, d’être à l’origine de l’existence de ces hommes passifs, voir homosexuels. Lors d’une réunion de la Commission Préfectorale pour la promotion d’un développement sain de la jeunesse de Miyazaki, il a été déclaré que « la récurrence des scènes décrivant des femmes menant les hommes poussent (les hommes) vers l’homosexualité et rend difficile le développement d’une sexualité normale. Ce n’est peut être pas toujours le cas, mais je pense que (les hommes) finissent par penser qu’ils ne peuvent plus mener, et deviennent souvent homosexuels ».

Que pensez-vous des femmes carnivores ? À gauche, réponses des hommes: 9% détestent, 27% pitoyables, 6% irritantes, 22% je veux sortir avec, 3 % les épousent, 13% fiables ... À droite, les femmes sont moins tendres, 20% les trouvant vulgaires, 26% pitoyables, 3% irritantes. 22% des sondées se considèrent elles-mêmes carnivores (sondages sur 400 personnes) source

Herbivore, carnivore, ces labels deviennent flous

Finalement, dans cette nouvelle ère des rapports amoureux au Japon, il a été remarqué que les adjectifs « herbivores » et « carnivores » pouvaient être utilisés indépendamment du genre. Dans le cercle des spécialistes, le débat fait rage sur l’emploi de ces notions, sur leur justesse et l’impact qu’a pu avoir le déferlement médiatique à l’époque de leur apparition.

Les hommes herbivores vs les hommes carnivores  source

Les hommes herbivores vs les hommes carnivores source

Maki Fukasawa elle-même se désole que cette expression, qu’elle envisageait comme un compliment à l’égard d’une génération d’hommes se détachant de leur rôle traditionnel, ait pris une connotation négative, et soit abusée par le marketing. Elle publie en 2009 un ouvrage sur la génération « herbivore » appelant à respecter ces hommes.

Pour Takenobu Mieko, journaliste japonais, la déformation de la notion d’homme herbivore, notamment en y intégrant une idée de « faiblesse » a été dommageable pour cette nouvelle génération de jeunes hommes. Par ailleurs, Furuichi Kenhisashi, sociologue, fait le lien entre celle-ci et la situation économique du Japon en déclin et instable. Avec un avenir incertain, et une crise de l'emploi, les japonais sont loin de penser à fonder une famille.

Même la médecine se penche sur le sujet. En 2013, le chercheur Ikeoka Kiyomitsu a publié son étude sur le « dynamisme hormonal des hommes herbivores », s’intéressant à la testostérone de nos amis les herbivores. L’étude menée sur un nombre réduit de sujet (21 personnes, moyenne d’âge 30 ans) n’a été que peu concluante, montrant un taux de testostérone peu élevé mais dans la norme. Les hommes herbivores peuvent respirer, tout tourne rond.

L'apparition de nouveaux profils sociaux

Peut-être rigoliez-vous doucement lorsque les magazines ont commencé à énumérer ces nouvelles cases sociales : métrosexuel, übersexuel... La société japonaise n'est pas en reste sur le sujet, voire pousse à la sophistication du sujet, au point de faire rire les commentateurs sur les plateaux de télé japonais:

  • Gyoshoku danshi (Homme mangeant du poisson) : patient, calme et discret, il se fait passer pour un passif, alors qu'il attend simplement de ferrer sa proie.
  • Biyo danshi (Homme beau) : obsédé par sa peau et ses cheveux, il ne fait jamais attention au temps.
  • Fashion danshi (Homme à la mode): narcissique, il court après les nouveautés et collectionne les pièces rares.
  • Otomekei danshi (Homme fille): aime les choses mignonnes et les accessoires

C'est sur ce témoignage vidéo (anglais uniquement) que nous vous laissons méditer sur l'intérêt de rentrer (et de se rentrer) les uns et les autres dans des cases.