Famille ou carrière : le choix cornélien des femmes japonaises

samedi 18 juillet 2015 / Sophie Hirsch

63 %.
63% de Japonaises qui travaillent (66% en France, ou 68,4 % aux USA et 76 % au Danemark). Ce n’est pas un scoop, les femmes ont du mal à trouver faire leur place dans la société japonaise. Le premier ministre, Shinzo Abe, était le premier à le reconnaître lors de son discours aux Nations Unies le 26 septembre 2013. Il y parlait de « ressource sous-utilisée », évoquant en premier lieu le Japon, mais aussi d’autres pays qu’il était nécessaire d’encourager à « la promotion sociale des femmes, ainsi que le développement de leurs compétences ». D'ici 2020 il souhaite que les femmes japonaises occupent 30% des postes d'encadrement contre 12% aujourd'hui.

Quel discours ! Quelle avancée pour la société japonaise ! On encouragerait donc les jeunes femmes japonaises à briller dans leurs études et dans leur carrière, quitte à briller plus que les hommes, à renoncer à dépendre des seuls revenus de leur mari et à accepter de faire garder leurs enfants en crèche pour pouvoir aller travailler ? Soit.
Alors deux ans après où en sommes-nous de ces "bonnes" paroles ?

Première chose : régler le problème des listes d’attentes pour les crèches

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Une petite fille dans la salle des professeurs à l'école maternelle Emporium de Koriyama, dans la préfecture de Fukushima. reuters | REUTERS

C’est en effet le premier obstacle au travail des femmes japonaises, à moins de renoncer à fonder une famille.
En accord avec le gouvernement, la municipalité de Tokyo a donc pour objectif de stopper la pénurie de crèche. Il y aurait aujourd’hui 12 000 enfants qui seraient sur liste d’attente pour une place en crèche à Tokyo. D’ici avril 2018, l’objectif d’Abe serait d’amener ce nombre à 0. Il a également annoncé la création de 400.000 places en garderie d’ici à 2017. L’année dernière 454 municipalités sont devenues admissibles au programme de soutien du ministère pour mettre à zéro les listes d’attente. Le problème serait donc en train de se régler. Mais c’est sans compter sur les associations tokyoïtes de personnes âgées qui se monopolisent pour porter plainte pour cause de bruit provenant d’une garderie ou d’un jardin d’enfants ! En effet, la réglementation urbaine interdit tout bruit dépassant les 45 décibels dans un quartier résidentiel. Cependant, consciente de l’importance de la construction de ces nouvelles maisons d’accueil, la municipalité a décrété que les voix d’enfants ne pourraient plus être considérées comme des nuisances sonores, et ce depuis le 1er avril dernier. Ouf !

Donner plus de poids à la femme dans l’entreprise

Le Japon semble bien être le cancre de l’insertion de la gente féminine dans les hautes structures de l’entreprise avec 0,8 % de taux de femmes dirigeantes sur la dernière décennie, contre 3,2% pour les Etats-Unis et le Canada qui affichent le taux le plus élevé.
En 2013, Shinzo Abe avait donc pour projet de demander aux entreprises de nommer au moins une femme dans leurs structures dirigeantes. Mais force est de constater que le pouvoir politique japonais ne se pose pas en exemple avec ses 204 conseillers contre 38 conseillères à la Chambre des Conseillers, l’équivalent de notre Assemblée Nationale…

Si les Japonaises n’ont pas grand-chose à envier aux Européennes en termes d’éducation (elles sont aussi diplômées que les hommes) et si la plupart accèdent à un premier poste, le goulet d’étranglement se situe dans le passage vers un niveau de cadres intermédiaires ou supérieures : de 45%, elles ne sont plus que 11% dans cette catégorie et seulement 1% d’entre elles accèdent au comité de direction !

L’une des mesure du gouvernement Abe a été de mettre en place un portail Positive Action  mettant en avant les entreprises qui agissent pour l’insertion de la gente féminine dans le monde de l’entreprise.

Portail "Positive Action"

Portail "Positive Action"

Même s’il est difficile de dire si ce portail a des retombées constructives pour le moment, il semblerait que certains dirigeants soient influencés le projet. L’université de Kyushu s’est par exemple lancée dans une politique de « Quotas for Women » : il semblerait ainsi qu'elle aurait largement augmenté le nombre de ses employées entre 2009 et 2012.

Change en nombre de membres féminins de l'université dans les domaines de la Science, Science de l'ingénierie, et Agriculture

Change en nombre de membres féminins de l'université dans les domaines de la Science, Science de l'ingénierie, et Agriculture

Une autre stratégie du gouvernement est d’encourager les entreprises au télétravail en proposant une réduction des impôts aux entreprises fournissant les infrastructures permettant le travail à la maison. En évitant les heures passées dans les transports, les salariés passeraient plus de temps avec leur famille (enfants et personnes âgées de la famille) et soulageraient ainsi leur épouse. Ainsi, Matsushita Electronic Industrial propose à 30 000 de ses 76 000 salariés (cadres, pour la plupart) de travailler à domicile un ou deux jours par semaine. « Il devient important pour nous d’établir différentes manières d’organiser le travail, afin que les employés se sentent à l’aise et aient envie de rester dans notre entreprise. Ainsi ils peuvent élever leurs enfants et s’occuper de leurs parents âgés. Nous devons nous adapter aux changements de notre société » déclare-t-on chez Matsushita. Reste à savoir si les salariés accepteront de participer à ce changement d'habitudes de travail afin d'aider

Ryôkai kembo ou makeinu ?

Qu'en pensent les hommes ? Il semblerait que 55% des japonais souhaitent voir leur épouse continuer de travailler afin de les aider à subvenir aux besoins du couple ou de la famille - le salaire du mari n'étant plus, en début de carrière, jugé suffisant pour faire vivre une famille. Il reste tout de même 45% d'hommes japonais qui préfèrent que leurs femmes s'occupent de leur progéniture et du foyer. Soit.

Quant aux femmes, elles sont tout de même 58% à considérer que les femmes doivent présenter leur démission en cas de mariage ou de grossesse (quand elles ne subissent pas le "matahara", maternité harassment, sorte de harcèlement des mères et des femmes enceintes) ! Quoiqu'il en soit retrouver son poste après un congé maternité relève presque de l'exploit, la plupart des jeunes femmes qui souhaitent reprendre une vie active se voient bien souvent obligées d'accepter un misérable baito (petit boulot) et dire adieu à la belle carrière tant convoitée...

De plus, outre la pression sociale, il est très courant que les mères et belle-mères imposent leur point de vue aux jeunes mamans, tentant de les faire culpabiliser si elles émettent le moindre souhait de retourner au travail et de faire garder leurs enfants ! Elles se doivent de devenir une "ryôkai kembo", "bonne mère, femme sage". La femme idéale, en quelque sorte...

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Il n'y aurait donc pas 36 solutions. Le plan B serait de rester célibataire et privilégier sa carrière. On note d'ailleurs une forte poussée du célibat depuis quelques années. Emancipation ? Indépendance ?

Oui, mais à quel prix ? L'essayiste Junko Sakai, elle, utilise un terme très dur pour évoquer les jeunes femmes trentenaires célibataires et sans enfants dont elle fait partie : "makeinu" ou "chien qui a perdu", en opposition aux "kachiinu", "chiens qui ont gagné, désignant les jeunes femmes qui ont fait le bon choix, celui d'élever une famille. Car il demeure qu'il n'est pas forcément évident pour ces femmes d'assumer le regard des autres sur leur choix de vie. On se souvient de l'épisode de la séance de l'assemblée municipale de Tokyo où un élu du parti au pouvoir avait lancé des propos sexistes à l'encontre de Ayaka Shiomura, une de ses collègues de 35 ans toujours célibataire.

Il est non seulement difficile d'assumer ce choix de "carrière plutôt que famille" car certaines jeunes femmes rêvent toutefois de vie amoureuse, voire de mariage. Malheureusement, les conditions de travail au Japon sont telles que ces femmes actives parfois harassées de travail ne trouvent pas le temps pour faire des rencontres. Alors pour palier à ce rêve non accompli, la société kyotoïte Cerca a mis en place un service de "solo wedding", une sorte de mariage avec soi-même. Le rêve de la robe blanche, mais sans le prince charmant, quoi.

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La presse féminine à la défense de la condition sociale de le femme japonaise

Le journaliste et auteur Hidemine Takahashi considère que les femmes japonaises ne font pas confiance au premier ministre, et ce malgré ses beaux discours sur le travail des femmes, pour la simple et bonne raison que le discours d'Abe "fut perçu comme menaçant à leur égard". Effectivement, l'expression "il faut tirer parti de la force de travail et des compétences des femmes" peut laisser sous-entendre "qu'elles sont en situation d'être exploitées et que les hommes sont en position de supériorité. Les japonaises n'en sont pas dupes". Il en découle que les magazines féminins japonais se montrent de plus en plus critiques de la politique  du gouvernement et vont même jusqu'à délaisser leur sujets habituels au profit de sujets d'actualité politique.

Dessin de No-rio, Aomori (Courrier International n°1284) : la femme japonaise se bouche les oreilles afin de ne pas entendre les discours jugés misogynes d'Abe.

Le tout récent scandale concernant la minimisation par Abe de l'esclavage sexuel auquel étaient réduites les femmes coréennes à la fin de la Seconde Guerre mondiale ne l'aidera sûrement pas à redorer son blason auprès des femmes japonaises. D'autant que certaines d'entre elles s'organisent en petits groupes de femmes de 20, 30, 40 ans et se mobilisent pour rappeler que le Japon devrait au contraire présenter ses excuses aux Coréens et aux Chinois, à cause des traitements qui leur ont été infligés pendant la guerre. Après des siècles d'effacement derrière les hommes, les femmes japonaises se réveillent et commencent à s'exprimer. Quant à se faire entendre...