Au Japon, les wagons réservés aux femmes, une fausse bonne idée ?

samedi 21 février 2015 / Amélie-Marie Nishizawa

Heure de pointe au Japon - Via rocketnews.com

L'un des aspects les plus saisissants du Japon est sans conteste son vaste système de transport en commun et en particulier l'impressionnant réseau de Tokyo, transportant chaque jour 6 millions de passagers rien que pour le métro. Autant vous dire que le matin, en heure de pointe, la dignité s'envole le corps compressé contre celui des autres passagers (à tel point que les vitres se brisent). Qui dit compressé, dit problème de promiscuité, et... mains baladeuses. Ou accident malencontreux alors que vous cherchiez votre portable dans votre poche. Pour éviter les attouchements non consentis (chikan), les compagnies ferroviaires japonaises ont créé au cas par cas (ligne, stations), des wagons réservés aux femmes, le plus souvent limités aux heures de pointe. Le Japon n'a rien inventé de nouveau, le système existant dans d'autres pays - l'Inde, la Malaisie, Israël, mais aussi fut un temps, la Grande Bretagne - mais il divise l'opinion publique entre les pros et les contres - curieusement seul terrain d'entente des conservateurs et des féministes japonais.

La petite histoire des wagons réservés aux femmes

Les wagons réservées aux femmes ont existé sous diverses formes depuis au moins une cinquantaine d'années au Japon, les plus vieux remontant à 1912 sur la ligne Chuo (Tokyo). Le concept était alors surtout de séparer les élèves des hommes durant les heures de pointe, afin de prévenir non seulement les attouchements, mais aussi de protéger les mœurs. À Kobe, le système est introduit dans les années 20 et mène à la création d'un train spécial écolières dans les années 30, tandis qu'à Osaka, le premier wagon réservé aux femmes apparaît en 1954. À l'époque appelés "hana densha" (train fleur), les wagons réservés aux femmes, proches du conducteur sont désormais indiqués par l'inscription "女性専用 Women only" (Femmes uniquement), et colorés de rose. Impossible de les rater tant ils dénotent dans l'ambiance grise des stations de train. Les règles de mise en place de ces wagons dépendent des compagnies ferroviaires : durant les heures de pointe, toute la journée, seulement à bord des trains rapides, en semaine uniquement. Bien que réservés aux femmes, les écoliers, handicapés et accompagnants peuvent monter à bord de ces wagons.

Une épidémie de pelotage à Tokyo fin des années 90

Avec le triple de la population parisienne qui se déplace chaque jour à Tokyo, les statistiques des agressions à bord des transports en commun atteignent des sommets dramatiques au cours des années 2000, et les compagnies ferroviaires remirent progressivement au goût du jour les wagons réservés aux femmes. Cette hausse s'explique au moins en partie par l'apparition des téléphones portables, permettant aux victimes d'appeler à l'aide ou de prendre en photo leur agresseur, ce qui a encouragé les femmes à se manifester auprès des autorités.

En mars 2001,  la compagnie Keio, qui relie Tokyo à la banlieue d'Hachioji met en place de manière permanente des wagons réservés aux femmes sur ses trains de soirées suite à de nombreuses plaintes de passagères. En juillet de la même année, la ligne Saikyo de la compagnie JR East, reliant Tokyo à Saitama, se dote de ces mêmes wagons. Cette ligne très empruntée est réputée pour avoir le triste record d'agressions sur la région de Tokyo et surnommée "le paradis des tripoteurs". D'après une étude menée conjointement par la police métropolitaine de Tokyo et la compagnie JR East en 2004 : 64% des passagères (âgées de 20 à 30 ans) rapportent avoir été tripotées une à plusieurs fois durant leurs déplacements, et 2201 plaintes ont été déposées dans l'année, soit trois fois plus qu'en 1996 qui comptait 778 cas. Les autorités, confrontées à l'impossibilité d'identifier clairement l'agresseur et au silence des victimes, ont mené plusieurs campagnes de sensibilisation, échouant à inverser la tendance.

"Elles pensent que c'est d'une certaine manière, honteux de dire quelque chose ou de crier "à l'aide, à l'aide"
Mihiko Ejiri, Université Tsuda

"Cela demande des tripes de crier bien fort, et vous ne pouvez pas les pousser parce que le train est bondé"
Étudiante, 20 ans, Ligne Saikyo

Pour le journal Mainichi, "les wagons réservés aux femmes doivent être créés, parce que certains individus impardonnables se servent des trains bondés pour commettre des agressions sexuelles. Cela ne peut pas être le résultat d'une civilisation digne".

En haut à gauche: "seulement pour les femmes est d'une certaine manière rassurant". En haut à droite: " (les wagons réservés aux femmes) c'est mieux s'ils existent, parce que les agressions me font peur". Milieu à gauche: "ils n'existaient que pour le soir. Jusqu'ici, j'ai toujours pensé que ce serait une bonne chose le matin aussi". Milieu à droite: "parce que les agressions sont nombreuses, je pense que cela permet la prévention". En bas à gauche: "s'il n'y a pas d'homme, c'est rassurant". En bas à droite: "Pour moi, peu importe, n'importe où me va". Via http://blog.livedoor.jp/dqnplus/archives/1807319.html

Que se passe-t-il si un homme ose mettre les pieds dans un wagon rose ?

Je ne peux m'empêcher de citer le délicieusement drôle extrait de l'article Japon: un métro nommé non mixité, publié dans le journal No Pasaran N°44  de novembre 2005.

D’ailleurs, que se passe t-il si un homme rentre dans un wagon non-mixte ? Trois possibilités se présentent : 1- les femmes à l’intérieur du wagon lui disent de sortir du wagon (possibilité active où les femmes font quelque chose), 2- un agent du métro signale à l’homme son erreur et le fait sortir (possibilité de délégation, qu’il est gentil le petit monsieur du métro du bien vouloir aider les pauv’ ch’tites femmes sans défense bien respectueuses de l’ordre établi), 3- si le wagon n’est pas trop plein il peut être toléré jusqu’à la prochaine station (possibilité dite du statu quo, deux interprétations possibles : le mec flippe tellement de se retrouver en miettes qu’il ne pipe pas un mot, ou alors dans sa certitude d’homme il considère que son erreur se fonde sur une certaine légitimité et c'est limite s’il ne pisse pas tout autour du wagon pour marquer son territoire).

Plus sérieusement, est-ce illégal pour un homme de monter à bord lorsque sonne l'annonce "la première voiture est réservée aux passagères, nous remercions nos clients pour leur compréhension et coopération"? D'après le juriste Ikki Hashimoto cité par Philipp Kendall, "le système est basé sur la confiance et la coopération des passagers masculins. Les hommes ne seront pas sortis des wagons par la force". Même discours du côté de la compagnie JR, dont la position officielle est de demander poliment aux passagers de ne pas monter à bord des wagons réservés aux femmes. Sur le papier, il existait bien originellement une sanction, l'article 34 du code des chemins de fer (鉄道営業法), stipulant qu'un homme coupable d'être entré dans un wagon pour femmes devait s'acquitter d'une amende de 10 yens (à l'époque une somme rondelette). En pratique, bien qu'existant toujours, le gouvernement l'a rendu caduc en déclarant qu'il ne s'appliquait pas aux wagons actuellement en service. En 2014, un homme a tenté l'expérience en caméra cachée, provoquant l'agitation parmi les passagères, certaines proches de l'hystérie.

Le profil du harcèlement sexuel dans les transports japonais

En fouillant les rapports japonais relatifs aux agressions, j'ai trouvé de nombreux documents détaillés. Avec par exemple, cette étude de 2010, menée à partir de 219 arrestations. La majorité des agresseurs sont dans leur trentaine (33,8%) ou dans leur quarantaine (26,9%). Se compte alors un cas d'un agresseur âgé de plus de 70 ans. On ne sait plus si on doit en rire ou en pleurer. Plus de 50% des agresseurs sont des salariés, tandis que 10,5% sont au chômage. Le reste des chiffres se battent entre les étudiants, les lycéens, les employés de restaurants, avec pour l'anecdote, 3 agents de sécurité et 3 informaticiens.

Profil des agresseurs, étude de 2010 à partir de 219 arrestations - Via http://f.hatena.ne.jp/

Quant aux motifs de nos 219 peloteurs, ils sont relativement variés, avec en tête de liste, "parce que ça m'excite" (49,8%), suivi par "parce que je ne pensais pas être découvert dans la foule" (16%) et "parce que j'avais bu de l'alcool" (14%). S'ajoute "parce que j'étais stressé, parce que j'ai visité des sites internet/vu des vidéos et ai eu envie d'essayer". Notez que 21 des questionnés n'ont pas jugé préférable de répondre.

Via http://f.hatena.ne.jp/

(4) Quelle était votre motivation ?, étude 2010, 219 interrogés Via http://f.hatena.ne.jp/

"(5) Pourquoi (sous entendu: avez vous agressé) cette personne en particulier ?". Ils sont 50,7% à répondre... tout bonnement par la proximité. En revanche, 33,8% sont passés à l'acte parce que c'était leur type. Notons 1,8% s'étant senti l'âme baladeuse parce que les vêtements de leur victime était tapageurs, et 7,8% parce que les vêtements leur plaisaient.

via http://f.hatena.ne.jp/

via http://f.hatena.ne.jp/

À "(6) Quand avez-vous remarqué cette personne?", ils sont 80,8% à répondre "le jour même", suivi par "entre une semaine et un mois auparavant". Enfin, "(7) Où avez vous remarqué cette personne ?", 78,1% déclarent "dans le train", 9,6% "sur le quai".

Via http://f.hatena.ne.jp/

Via http://f.hatena.ne.jp/

Enfin, en dernière question, "dans quelle partie du wagon s'est passé l'agression?":  pour 126 des interrogés, ce fut dans l'espace entre les portes, 22,4% devant les places assises et 16% alors qu'ils étaient assis.

Protéger les femmes mais... aussi les hommes

Le problème va cependant bien plus loin avec les fausses accusations à l'encontre de malencontreux passagers. Ainsi, beaucoup d'hommes prennent le train avec un livre qu'ils tiennent à deux mains, afin de s'assurer de ne pas finir au poste de police. La justice devenant de plus en plus sévère envers les individus suspectés de chikan, les peines sont devenues très lourdes.

"Je pense que c'est super. Les trains sont tellement bondés que les contacts physiques sont inévitables et je suis effrayé qu'un jour une femme m'accuse. La police prend pour argent comptant ce qu'une femme dit".
Nobuhiro Kubo, 32 ans, passager régulier, ligne Saikyo

"Même la plupart des hommes pensent que les wagons réservés aux femmes sont justes. Beaucoup d'hommes sont inquiets d'être accusés à tord d'attouchement sexuels si par accident ils touchaient une femme dans un train bondé. Les agresseurs peuvent être emprisonnés jusqu'à 7 ans ou avoir une amende."
ABCnews, 2005

C'est dans ce contexte que l'histoire vraie d'un employé de bureau a inspiré le réalisateur japonais Masayuki Suo dans son film I just didn't do it. Après 5 ans de bataille judiciaire, l'homme est finalement acquitté de fait de chikan. Son cas n'est pas unique, et les fausses accusations sont un moyen pour des femmes mal intentionnées d'obtenir des sommes d'argent conséquentes.

Affiche du film - Via http://lastscene.hatenablog.com/

Et si c'était une (très) mauvaise idée ?

Malgré la mise en place de vidéosurveillance, le durcissement des lois et les campagnes récurrentes des compagnies ferroviaires, les agressions à bord des transports restent un problème sérieux. Pour autant, bien qu'ils soient instaurés pour protéger les femmes du harcèlement sexuel, le concept des wagons roses me hérisse. D'une part, parce qu'on fige les femmes dans un rôle de victime, d'autre part, parce qu'on considère ainsi les hommes passagers comme de potentiels agresseurs. On oublie alors que si chikan (痴漢, チカン) est utilisé pour désigner à la fois l'acte d'attouchement, et l'homme perpétrateur, il a son pendant féminin, chijo (痴女, チジョ). Je vous l'accorde, statistiquement, les hommes sont moins agressés, et les femmes bien moins souvent coupables d'agression (dans ce contexte bien précis). Mais plutôt que de réfléchir finalement à un problème de société plus profond, le Japon joue l'autruche, et instaure un système placebo, qui fait peut-être plus de mal que de bien sur le long terme. Les hommes sont stigmatisés comme des pervers et parqués dans des wagons bondés, tandis que les femmes n'ayant pu monter à bord des wagons roses se trouvent dans une situation embarrassante: "étiquetées volontaires au pelotage", elles encourent plus de risque d'attouchement qu'avant.

Côté opinion japonaise, c'est un peu la cacophonie. De manière générale, le concept a eu des réactions positives de la part des hommes et des femmes. D'un côté les femmes disent se sentir en sécurité, et n'ont plus à subir les odeurs de ces messieurs. De l'autre... les hommes n'ont plus à s'inquiéter des accusations injustifiées.

"C'est génial. C'était vraiment stressant d'être collée à des hommes si près tous les matins. J'adore ce changement".
Mustu, 23 ans, employé de station télévisée, 2005

Cependant, les contestations sont nombreuses.

"Certains de nos passagers hommes nous ont demandé d'abolir les wagons réservés aux femmes, mais d'un autre côté, nous avons beaucoup de passagères nous demandant d'augmenter le nombre de trajet offrant ces wagons".
JR East

À Osaka, Takahito Yamao a lancé une association opposée aux wagons réservés aux femmes.

"Ce système est une discrimination contre les hommes. Nous payons le même tarif, et pourtant nous sommes étiquetés comme des individus mauvais. Tous les hommes ne sont pas des agresseurs. C'est insultant. Cela ne résout pas le problème".

Logo de l'association d'opposition aux wagons réservés aux femmes - via http://www.eonet.ne.jp/~senyou-mondai/

Organisant des rassemblements et écrivant aux compagnies ferroviaires, l'association a demandé à la place, l'instauration de caméras de vidéosurveillance dans les wagons et l'augmentation des gardes sur les quais.

"C'est juste de la propagande pour faire genre ils réagissent à la situation et essayent de protéger les femmes des agresseurs. Mais cela ne leur coûte rien de coller des autocollants roses sur les fenêtres et les quais".

Réserver des wagons pour les femmes peut faire diminuer les agressions dans les transports en commun. Certes. Mais est-ce vraiment une bonne solution ? Dans la société japonaise, le problème de la ségrégation entre hommes et femmes ne touche pas seulement les trains mais tout un ensemble de service, des hôtels (chambre uniquement pour femmes) en passant par les compagnies de car (cars réservés aux femmes) et les salles de sport. Et au delà des agressions dans les trains, il y a aussi la prise de photographies intimes à l'insu des femmes (interdite aux alentours de 2006), le vol des sous-vêtements mis à sécher à la fenêtre, voir dans la rue... Séparer les genres plutôt qu'éduquer, responsabiliser, et sensibiliser ne me semble pas aller dans la bonne direction.

Côté hommes étrangers, se retrouver par malheur dans un wagon réservé aux femmes n'est pas une expérience très agréable, comme en témoigne Serge Bouvet.

"Lorsque j’ai été pris en flagrant délit de passager clandestin dans le wagon pour femmes à Tokyo, je me suis senti castré et humilié. J’avais l’impression poisseuse d’être considéré comme un maniaque sexuel dangereux malgré moi. Ce genre de nouveaux transports, selon mon opinion, encourage à une certaine suspicion malsaine qui nourriront probablement des préjugés toxiques et qui n’arrangeront en rien l’égalité des sexes."

Mais c'est aussi l'auteur du blog la rivière aux canards qui vit une expérience peu sympathique dans le métro d'Osaka:

"Ce matin, je descends rapidement les escaliers de la station Umeda à Osaka pour monter dans le métro, dans le premier wagon dont les portes se referment juste après mon entrée. Tout se passe bien, mon regard croise ceux de 3 américains en costumes accompagnés par un japonais. Premier arrêt, le prochain, c'est pour moi. Une grand mère monte, elle se dirige vers moi, m'attrape le poignet et me montre la petite pancarte indiquant que ce wagon est réservé aux femmes. Merde... Je n'avais absolument pas remarqué ça, malgré la signalisation rose qui défigure le wagon."

En Grande Bretagne, la hausse des agressions dans les transports en commun a poussé la ministre des transports Claire Perry à évoquer la la réintroduction de wagons "ladies only" en 2014. Une mesure qui a n'a guère fait d'émule, apparaissant non seulement discriminatoire mais aussi rejetant la responsabilité sur la victime. Seriez-vous d'accord pour que demain, il existe des wagons respectifs pour les japonais et les gaijins (étrangers en japonais) ? Je rejoins ainsi les mots forts justes de Lucile Quillet:

La ségrégation dans les transports publics suggère à la fois qu’une société mixte harmonieuse est une utopie et que les hommes sont tous de potentiels prédateurs par nature. Aux femmes de « s’écarter » de l’espace normal pour avoir la paix. Si l'on peut comprendre le soulagement immédiat de certaines, on regrette la logique à l'œuvre derrière l'apparent pragmatisme. A-t-on déjà pensé lutter contre le racisme et l’homophobie avec des wagons et bus respectifs pour noirs, blancs, homosexuels et hétérosexuels ? Non. Mais en ce qui concerne les inégalités faites aux femmes, le premier réflexe est souvent de les faire s’adapter. À elles de porter la responsabilité de l’injustice qui leur est faite plutôt que de chasser le mal à la racine.

Malgré ma partialité clairement établie dans cet article, je serai curieuse de savoir ce que vous en pensez. Souhaiteriez-vous avoir des transports réservés aux femmes ? Ou trouvez-vous cette solution mauvaise et discriminante ?