#45 - Je suis campagnarde au Japon (et je le vis bien)

samedi 12 mars 2016 / Amandine Coyard

Quand je dois préciser que je n'habite pas Tokyo, j'ai quelquefois l'impression d'avoir une maladie contagieuse. Je vis à 60 kilomètres de Tokyo, y aller me prend un peu moins de deux heures et il m'arrive souvent de m'y rendre pour raisons professionnelles ou personnelles. Lorsque je rencontre de nouvelles personnes et que je dois glisser le nom de ma ville dans la conversation j'ai souvent droit à des regards curieux voire de pitié, même chez les Japonais : mais je vous jure que je le vis très bien. Encore cette semaine lors d'un concert à Shin Kiba, des Japonais rencontrés sur place ont eu du mal à croire que je venais seule de Tsukuba pour voir un groupe de musique...

Je ne passe pas deux heures (ou plus) dans les transports par jour

En fait, je fais tout à vélo. Et c'est un luxe dont j'aurais du mal à me passer. Si j'ai besoin d'une voiture pour un voyage, je peux en louer une et dès que je vais à Tokyo c'est passage direct aux transports en communs. Alors oui, il m'arrive les jours de typhon ou quand je veux aller un peu plus loin que le centre-ville de vouloir désespérément un moyen de transport un peu plus efficient (et moins humide) mais globalement je ne vois que des avantages à utiliser un vélo pour faire mes déplacements courants : pour ma santé, mon portefeuille et prendre un peu plus l'air. Résultat : l'idée qu'un jour je devrai prendre le même train que tout le monde à la même heure me donne des sueurs froides, et si d'aventure une de mes venues à Tokyo se solde par un sandwich dans le métro, je n'ai qu'une hâte : retourner dans ma campagne !

Je fais hanami sans me battre pour m’asseoir

À moins de 5 minutes de chez moi à vélo (on y revient), j'ai à la fois un parc à pruniers et un autre à cerisiers où seulement les voisins se rendent. Ça n'enlève rien à la superbe des arbres et si je veux aller voir des arbres de compet' il suffit que je pousse à 20 minutes de vélo. Mais quel bonheur que de se dire qu'on passera la pause déjeuner sous les cerisiers puisque malheureusement  il pleuvra le week-end suivant. Et presque seuls ! Pas besoin de réserver un spot dès les premières lueurs de l'aube et de condamner quelqu'un à attendre que tout le monde arrive. On se coordonne, voire on décide le jour-même et on peut aller profiter tranquillement des premiers signes du printemps.

Je suis obligée de parler japonais

Vivre dans une ville qui n'est pas touristique a pour principal avantage que rien n'est traduit, écrit en alphabet latin ou même orienté vers les étrangers. Même si le développement très rapide de Tsukuba commence à changer la donne, pousser un peu en dehors de la faculté ou du centre-ville et c'est le plongeon complet dans le japonais "cru". Un bonheur quand on apprend ou perfectionne la langue, qui empêche ceux qui seraient tenter de succomber à la flemme et recourir à l'anglais par exemple d'éviter des situations où on peut apprendre beaucoup plus vite. Se confronter quotidiennement au japonais, c'est aussi apprendre le ben de votre coin, du japonais contextuel et pouvoir attraper les dernières nouveautés linguistiques au vol. Autant de choses qui vous aideront à ne pas parler comme un livre de japonais.

Je n'ai pas besoin de chercher des endroits qui ont du caractère

Ils sont de l'autre côté de la rue. Exit les franchises, chaînes de fast-food ou les restaurants bien sous tout rapports et bonjour les gargotes mal rangées, où le sol colle et surtout où le patron vous adresse toute son attention. C'est une question de goût, je vous l'accorde, mais croyez-moi mon petit yakitori de campagne dans un ancien wagon de train tenu par un adorable monsieur dans un tablier Petit Ours Brun sert des brochettes à tomber pour trois fois rien. C'est d'ailleurs souvent ce Japon que cherchent les touristes en goguette, des endroits qui semblent un peu hors du temps et de l'agitation autour d'eux. Il va sans dire qu'il est beaucoup plus compliqué de tomber dessus par hasard dans une grande ville comme Tokyo d'autant qu'ils ne sont souvent pas répertoriés sur le net. Un peu plus loin en province non seulement ils sont légion mais ils ont pignon sur rue, ce qui les rend beaucoup plus accessibles et très souvent ravis d'avoir des étrangers en leurs murs.

Et réserver n'est pas vraiment une habitude

Sortir à 15 nécessite de réserver où que l'on soit, mais lorsque j'entends des amis vivant à Tokyo me narrer une soirée de perdition pour trouver 3 ou 4 places dans un restaurant, je me souviens de la chance que j'ai. Hormis les endroits très tendances et courus, il ne me vient jamais à l'esprit de réserver avant de sortir et donc de devoir prévoir ma soirée à l'avance. C'est un sentiment de liberté relativement agréable ! C'est toujours drôle de voir les nouveaux lieux tendances bordés d'une queue sans fin mais quand je vais manger ou boire un verre, j'apprécie de pouvoir le faire séance tenante.

La nature est à deux pas, mais la ville aussi

Pas besoin de faire deux heures de train pour aller à la même montagne que tout le monde pour l'après-midi, ni d'une heure de transport pour rejoindre le centre-ville. Je peux aller me poser dans un parc en quelques minutes et aller me noyer dans une foule de centre commercial en tout autant. Si je me sens des envies de foules compactes, 45 minutes de train et c'est réglé ! Pour moi qui préfère les foules-pas-trop-compactes-quand-même, c'est le plan idéal. Pour les amateurs de ville et d'animation, c'est sûr que ma petite campagne ne sera pas pour vous. Et ce n'est pas parce que nous vivons en dehors de Tokyo que l'on a pas tout ce qu'il faut : centres commerciaux, izakaya, gaijin bars, Cotsco, trains JR et Tsukuba Express, je n'ai jamais "besoin" d'aller à Tokyo pour quoi que ce soit, j'y vais par plaisir.

Alors oui, je l'avoue il y aussi des inconvénients. Je ne peux pas aller dans le dernier café à la mode dès son ouverture (pas besoin de faire la queue non plus, remarquez), les sites touristiques importants sont quand même globalement rassemblés à Tokyo et de plus en plus de mes connaissances y habitent. Je n'ai pas écrit cette chronique pour critiquer Tokyo, que j'adore, mais plus pour faire ressortir le fait que le Japon ne se limite pas à sa capitale et qu'on peut aussi très bien vivre ailleurs ! Alors même si certaines personnes vous jugeront pour votre choix de lieu de vie, chacun voit midi à sa porte, surtout quand il s'agit de choisir le lieu où l'on va habiter. Vivre ici me permet de découvrir un Japon que j'aurai plus de mal à trouver là-bas et loin de ne pas aimer cette ville, j'aimerai un jour pouvoir expérimenter la vie Tokyoïte. En attendant je profite de ma petite "campagne" et je vous invite à y venir boire un verre quand vous voulez.