#40 - Vivre les attentats au Japon

samedi 12 décembre 2015 / Amandine Coyard

C'est la seconde fois cette année que la France a été frappée en plein cœur. La deuxième fois que le terrorisme frappe Paris, dans notre pays, que beaucoup considéraient comme un territoire hors de la guerre. Au Japon, nous avons découvert la nouvelle pour la plupart le samedi matin, au réveil, à la découverte des tweets, des articles ou des messages affolés en provenance de France.

Prendre la nouvelle de plein fouet

Quand tout nous est parvenu, tout était fini, joué. Les attentats étaient terminés, le compte des victimes continuait de tourner mais l’adrénaline ne coulait plus dans les messages en direct. Les gens cherchaient à comprendre, qui ? pourquoi ? comment avaient-ils réussi à faire un massacre d'une telle ampleur dans Paris ? Au réveil, il a fallu remonter le temps et tout lire, à rebours, revivre toute la nuit au travers des mots bruts et crus postés sur les messages sociaux et découvrir les premières piges des journalistes finalement aussi interdits que nous. Mais le problème des réseaux sociaux, c'est leur vitesse et leur liberté, le sensationnel prime sur la vérité, les informations sont relayées avant que quelqu'un ne pointe du doigt que c'est un montage, ou que l'information en question date de 6 mois, 1 an auparavant. Au Japon, avant le deuil, il nous a fallu faire le tri. Les hoax, les rumeurs, l'amplification médiatique, la panique sur Twitter, le décalage horaire... Nous prenons tout de plein fouet, cru, et emmêlé.

Expliquer ce qui se passe, pourquoi, quand nous n'avons même pas les réponses

Ce qui est surprenant, c'est qu'à peine les événements passés des questions telles que "Mais pourquoi ?". Alors que certains en étaient encore à tenter de faire face, de défaire la masse de nos propres sentiments, il a fallu se prendre en main et tenter d'expliquer la situation à des personnes peu au courant de l'actualité en Europe : les attentats de janvier, la Syrie, la politique... Autant de choses compliquées qui n'expliquent pas forcément pourquoi on en est arrivé là et douloureuses à exprimer aussi tôt. Quelques jours plus tard, nous n'avions même pas toutes les réponses, d'où venaient-ils ? par quel moyen ? où était ce terroriste toujours en fuite ? Difficile de faire comprendre la situation aux gens qui nous entouraient, et pourquoi nous étions aussi touchés.

Les autres français comme remparts

Un des premiers réflexes samedi matin a été de contacter les autres français au Japon, se rassembler, s'organiser pour être avec quelqu'un qui comprendrait. Sans nécessairement en parler, il a été important de fréquenter des gens qui partageaient nos peurs, nos angoisses et notre peine comme pour finalement panser doucement cette plaie béante. Le 15 mars 2011, j'avais décidé de venir au Japon malgré les événements qui avaient alors frappé le pays, en pleine connaissance des conditions et possibles conséquences qui menaçaient le pays. J'ai rendu ma famille folle, à 10,000 kilomètres de là, qui voyait la situation par le prisme sensationnel des médias qui ne s’encombraient pas de différencier la région touchée du reste du pays. Aujourd'hui, je comprends tout à fait ce que mes proches ont pu ressentir après en avoir entraperçu un morceau de l'autre côté de la barrière. Perdus face à une masse d'informations à traiter, au milieu d'amis qui malgré leur compassion ne nous comprenaient pas, nous avons serré les rangs.

La solitude au milieu des autres

Déjà, lors des attentats de Charlie Hebdo, la compréhension n'était pas forcément là du côté nippon : "Ils l'ont cherché", "ils savaient ce à quoi ils s'exposaient", le sujet était délicat et divisait les foules. Les récents étaient moins équivoques : des jeunes qui sortaient au restaurant, dans un bar, à un concert, se sont fait assassinés pour la simple raison qu'ils vivaient leur vie. Et pourtant, on a pu entendre le même discours "C'est de votre faute, vous avez provoqué ces attentats".
Il n'y a pas eu que des accusations, il y a eu de la compassion aussi, forcément. Chaque Japonais que je connais m'a dit "大変ですね" (c'est dur ! "taihen desu ne") et j'ai même eu le droit à une main sur l'épaule par un de mes enseignants ce qui m'a particulièrement touché lorsqu'on sait à quel point ce genre de contact est rare ici. Les Japonais s'inquiétaient de nos familles, de nos amis, mais personne ne semblait comprendre à quel point notre pays était touché dans ce qu'il avait de plus cher : la Liberté.
Perdus au milieu de ce monde qui ne comprenait pas, beaucoup d'entre nous se sont sentis seuls.

Tout le monde a eu sa manière de faire face à distance, au milieu d'un peuple qui ne gère pas du tout le deuil et la perte comme nous pouvons le faire en France. Nous sommes loin, quelquefois seuls Français dans notre environnement, et même si nous n'étions pas sous la chape de plomb de l'angoisse de vivre tout cela en temps réel, de vivre l'état d'urgence, nous avions tout le temps de nous faire des films, imaginer le pire dans l'attente des nouvelles. Notre rédactrice Amélie-Marie avait écrit un très bon article sur un autre ton sur le deuil sur son blog, qui pourra vous offrir un regard un peu plus personnel sur ce genre d'événements.