#34 - Crimes violents au Japon et culture anime/manga

samedi 22 août 2015 / Amandine Coyard

Au détour d'une discussion sur les crimes violents avec une amie, elle m'a fait part d'une réflexion intéressante liée à la culture anime/manga du pays : ne serait-ce pas la violence assumée de ces supports audiovisuels qui donneraient un cadre à des personnes déjà émotionnellement instables et les "encouragerait" à passer à l'action ? À ses yeux, les anime ou manga qu'elle avait pu voir durant sa jeunesse étaient très violents par rapport à la production occidentale à destination d'une tranche d'âge très jeune, avec comme exemple le plus frappant : le Club Dorothée.

Des débuts en France balbutiants

Le Club Dorothée est un symbole pour beaucoup d'entre nous, premier contact avec le monde culturel japonais, on entend souvent revenir ce nom dans les interviews de jeune trentenaires évoquant l'origine de leur passion et même chez DozoDomo ! Mais pourtant, la réputation sulfureuse des anime et manga en France prend source avec les séries diffusées dans cette émission. Certains s'en souviennent encore : à l'époque, Ségolène Royal avait eu des propos durs et non équivoques sur la violence et la "nullité" de la culture japonaise exportée en France au travers notamment d'un livre intitulé "Le ras-le-bol des bébés zappeurs". Après un lancement moyen en 1987, l'émission décolle l'année suivante notamment grâce à des séries japonaises telles que Nicky Larson, Bioman, Ranma ½ ou encore Sailor Moon qui constitueront autant la marque de fabrique du Club Dorothée que des opportunités de scandales durant leur diffusion. Le plus célèbre est sans nul doute Hokutou no Ken ou Ken le survivant dans sa version française. Classifié comme un shōnen, à destination de jeunes adolescents garçons d'environ 10 à 20 ans, Hokutou no Ken est diffusé dans le Club Dorothée qui lui est tout public. Résultat : une censure au hachoir, des dialogues revisités en roue libre, le tout censé rendre la série moins violente et beaucoup plus légère.Outre la violence, il est certain que le "grand couteau de cuisine" en a traumatisé plus d'un.

Une simple lecture du paragraphe consacré à la controverse autour de la série sur la page wikipédia dédiée fait vite ressortir que c'est surtout une méconnaissance de la culture japonaise qui à l'époque avait pesé dans la balance, ainsi qu'une méthode d'acquisition en masse de droits ne laissant pas la place à une réflexion profonde sur le public adéquat. D'autres séries ont subi un sort similaire à l'époque : Nicky Larson avait lui aussi vu ses phrases de dialogues prendre une toute autre tournure pour correspondre mieux au public de l'émission, le tombeur obsédé par la gente féminine et les love hotels devenait ainsi un grand fan de cuisine végétarienne. Même effet sur les armes à feu, et l'évocation de la mort prochaine des "méchants" de l'histoire. Les débuts de l'animation japonaise en France sont émaillés de scandales du genre, donnant une image sulfureuse à cette culture pop et ne facilitant pas son arrivée. Après ses scandales, la culture anime/manga japonaise a traîné pendant de longues années une réputation de violence prédominante dont elle a eu du mal à se séparer.

Un public non précisément défini

Il y a encore quelques années, il n'existait que quelques genres de manga disponibles. Les éditeurs et libraires classifiaient leurs titres entre shōnen, shōjo et seinen et les collections se sont étirées plus récemment jusqu'à kodomo ou encore jōsei permettant d'affiner la sélection et de cibler un public moins large. Ainsi on pourrait s'étonner de voir qu'un manga shōjo s'adresse à une fille de 10 à 20 ans (les âges varient selon les interlocuteurs) et qu'un shōnen s'adresse à la même tranche d'âge mais cōté masculin. Il va sans dire que la sensibilité et les choses que l'on peut "supporter" ne sont pas les mêmes selon les âges de cette grande fourchette. La classification au Japon dépend du magazine de prépublication qui définit son genre, ainsi que sa cible, l'affinant souvent un peu plus selon le magazine dans lequel il est publié. Si on choisit un manga de type shōnen, on aura tendance à dire qu'il est a destination de jeunes adolescents garçons mais quelquefois il sera en réalité à destination d'un public plus mature. Un exemple très simple est le fameux Attaque des Titans (進撃の巨人) qui au Japon est un shōnen mais publié dans le magazine Bessatsu Shōnen Magazine (別冊少年マガジン), réservé à un public plus mature que le Shōnen Jump classique (qui pré-publie One Piece par exemple). En conséquence, il a été classé dans la catégorie seinen (public jeunes adultes) au vu de sa violence et des termes sérieux abordés en filigrane de la trame principale. Ces classifications tendent à être de plus en plus précises mais reste qu'un manga comme Naruto qui est au Japon pour de jeunes adolescents pourrait être considéré comme sanglant par nos parents français. L'absence de ce système de prépublication orientant clairement le public en France rend la séparation des genres rien qu'au titre ou à la couverture plus difficile.

Le lien entre la violence dans les médias et les crimes est-il avéré ?

Les études sur le sujet pullulent depuis quelques années, les jeux vidéos notamment ont été mis sur le devant de la scène faute à des tueries perpétrés par des "joueurs" mettant au rang de tueurs potentiels toute une génération d'amateurs du genre. Même en France, l'affaire Mohamed Merah avait permis à certains journalistes de faire des raccourcis qui laissent pantois. Vous êtes fan de Call of Duty ? Vous pourriez tuer votre famille du jour au lendemain car ce jeu vous "y habitue''. Il suffit d'ailleurs de lire les commentaires de l'article pour trouver une flopée d'arguments qui tendent à prouver que ce genre de débat mériterait de s'appuyer sur des exemples concrets plutōt que sur des liens de causes à effets grossis à la loupe. Et c'est ce que les professionnels du genre font ! Une étude de Christopher J. Ferguson intitulée Media Violence Effects and Violent Crimes conclut ainsi :

"De nombreux débats persistent concernant l'impact de la violence dans les médias sur les comportements agressifs et violents. Aujourd'hui, les preuves d'une augmentation à court terme dans le domaine des agressions mineures ne sont pas concluantes et le débat reste ininterrompu. Cependant, au moment présent, le poids des preuves ne soutient pas la théorie d'un lien entre la violence dans les médias et les agressions sérieuses ou les crimes violents. Rester concentré en permanence sur ce débat pourrait potentiellement causer une perte d'attention sur les causes sociales de crimes telles que la pauvreté, la violence familiale, l'inégalité sociale ou le trafic de drogue."

Ainsi selon son étude, les médias n'influenceraient pas autant les personnes aux comportements violents que l'environnement global dans lequel ils vivent. Cet édito de psychologue se penche sur la question inverse, pourquoi tout ces gens qui jouent aux jeux vidéos ne sont pas des monstres ? Même conclusion : conditions environnementales et chimie du cerveau jouent un rôle prégnant dans ce genre de comportement et selon lui les jeux vidéos auraient un effet sur certains joueurs spécifiques. Dans son article très précis et documenté, il compare les jeux vidéos et les films violents que l'on peut rapprocher des manga et anime.
Il est vrai qu'à un même public on pourrait trouver un de ces médias beaucoup plus violent ou sanglant comparé aux productions européennes. On tue plus facilement, on saigne beaucoup et très vite et la censure de certains anime consiste à changer la couleur du sang pour ne pas choquer les plus jeunes. Côté shōjo, on voit des jeunes seuls jusque tard le soir dans la rue, découcher, et l'intrigue tourne souvent autour de la "première fois". Pour remettre en contexte côté japonais, les enfants sont laissés en roue libre souvent une grande partie de la journée, exposés aux réseaux sociaux, aux publicités d'un sexy considéré comme choquant en France, ou encore que les magazines pour "adultes" sont vendus à portée de main d'enfant et qu'il ne serait pas surprenant d'apprendre que le même laisser-aller existe concernant les séries pour adolescents ou jeunes adultes. Pour conclure, les chiffres afin de comparer: le taux de crimes violents en France Métropolitaine est de 1,2 pour 100,000 en 2011. Sur la même période au Japon il n'a été que de 0,3 pour 100,000.

La culture anime, manga nippone n'est pas la seule qui est porteuse de beaucoup de violence, la littérature ou le cinéma s'illustre également par des titres telles que Battle Royale ou Les bébés de la consigne automatique qui dépeignent un monde très déprimant. À comparer les deux cultures, il ressort qu'il y a effectivement une différence de traitement quant à la violence dans les médias pour des âges similaires selon les pays. Néanmoins, si on s'en tient aux chiffres seuls, l'impact ne semble pas aussi grand que l'on pourrait le croire. Mais il reste la question de savoir ce qui a donné l'idée à une collégienne de couper la tête de sa camarade "pour voir ce que ça fait".