#31 - "À table !" ou des différences dans les repas entre la France et le Japon

dimanche 12 juillet 2015 / Amandine Coyard

La nourriture est un sujet intarissable lorsqu'il s'agit du Japon. Non content de proposer une gamme de plats et de goûts qui permettent d'en parler pendant des heures, de faire de nouvelles découvertes sans cesse (avec plus ou moins de succès), c'est également un prisme intéressant qui met en lumière des aspects culturels particuliers qui nous différencient. Après avoir abordé la question des restaurants à volonté ou encore des vacances gastronomiques, intéressons-nous aujourd'hui au repas, et à la façon dont on le prend au Japon.

 

La pause repas au travail

En France, la pause repas est souvent un droit encadré dans les conventions collectives. Délimitant un arrêt du travail plus long que les autres où il n'est pas rare d'aller manger avec ses collègues ou des connaissances, elle constitue souvent une réelle pause, un moment où on déconnecte un peu de son environnement de travail pour souffler et repartir du bon pied. Évidemment, cette affirmation n’est pas vraie pour tout le monde, mais force est de constater que dans les bureaux à heures fixes, la pause de midi c’est souvent sacré, qu’on la passe avec des collègues ou des amis. Les étés sont souvent l’occasion de sortir manger en plein air ou en terrasse, et de profiter autant de la compagnie que d’un bon repas ou de l’environnement.

Accompagnée de beaucoup d'étrangers dont des français sur mon lieu de travail, la pause repas du midi est presque toujours un moment de rassemblement où chacun décolle de son écran pour aller manger ensemble. C'est un moment avant tout social et prisé pour prendre l'air. Hormis la période des cerisiers en fleurs, il est relativement rare de devoir se battre pour avoir une table dehors car les Japonais n’apprécient pas particulièrement d'y passer beaucoup de temps (trop chaud, trop froid, trop de soleil, des insectes, à chacun sa raison.).

Il n'est donc pas rare de voir des collègues japonais faire acte de présence très rapide à table avant de retourner fissa travailler, voire de prendre un bentô qu'ils engloutissent en parcourant twitter en 5 minutes sur leur poste de travail. Outre le fait qu'ils n'ont pas l'air d'apprécier du tout leur repas, il semble que le besoin de se nourrir dépasse totalement le plaisir de manger quelque chose de bon ou même de faire une pause dans la journée. La pause repas n’est pas une pause choisie mais subie. Il existe même des emplois où la pause repas n’est pas inscrite dans le contrat, les employés prendront une pause de 15 minutes où il faudra aller au combini, engloutir un onigiri et une soupe instantanée avant de repartir travailler.

Cette observation semble surtout vraie selon les postes occupés dans l’entreprise. Les secrétaires par exemple, passent l'intégralité de leur pause à discuter et n'hésitent pas à revenir en retard à leur poste de travail. C'est plutôt les employés de bureau, stagiaires, chercheurs qui prennent la pause repas la plus courte possible (ce qui ne les empêche pas de faire une sieste d’une heure en plein après-midi). Lorsque notre cantine a fermé pour rénovation, il était possible d'acheter son bentô dans l'immeuble même, sans sortir. Le nombre de Japonais optant pour cette option et mangeant leur repas en 5 minutes était assez grand, et laissait relativement perplexe.

D’un côté, je comprends personnellement qu’une masse de travail doit parfois être accomplie au détriment du confort et que cette pause, on préfère la zapper plutôt que de devoir faire des heures supplémentaires le week-end. Mais que penser dans ce cas des longues heures de présences « inutiles » pratiqués par ces mêmes personnes qui somnolent devant leurs écrans car elles n’arrivent même pas à garder les yeux ouverts ? En période de rush côté des étrangers, la pause de midi est écourtée mais rarement « zappée », car on pratique plus la philosophie du « si je me repose un peu, je serai plus efficace ». Je ne peux de mon côté pas m’empêcher de rattacher ce comportement au besoin des Japonais de montrer à leur supérieur leur implication dans le travail, qu’ils soient efficaces, ou non.

 

Au restaurant

Une des choses que j'avais remarquée très vite au Japon, et que l'on me fait souvent remarquer également, est le fait qu'il est très courant de voir des familles, des couples, ne pas s'adresser la parole au restaurant mais se contenter d'être chacun sur leur téléphone où leur console de jeu portable lors d’un dîner au restaurant. Tristesse, pour certains, d’un monde où le numérique prend place sur le « réel », le « tangible ». Et pourtant, il m’est également arrivé de voir des gens lire des romans ou des manga à table prouvant bien que le problème n’est pas forcément le numérique mais bien la communication.

Dans le même genre, dîner en semaine au restaurant de type Saizeriya vous amènera sans doute à rencontre des collégiens ou lycéens qui ne font rien, à l’heure où en général on dîne en famille. Saizeriya c’est un family restaurant « italien », ou plutôt d’inspiration italienne. On peut y manger à très bas prix des plats ni bons ni mauvais (je laisse au jugé de chacun), et y prendre une option drink bar c’est à dire un bar de boissons non alcoolisées pour 300 yens sans même devoir prendre de plats avec. Résultat, les jeunes s’y installent après les cours et y restent jusqu’à plus soif, à discuter, faire leurs devoirs ou même pianoter sur leurs téléphones. Ils dînent dans ce restaurant et ne rentreront que tard chez eux.

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Capture d'écran du menu des restaurants Saizeriya, au bon goût de l'Italie

Même si on peut espérer que ce sont des extrêmes, il suffit de jeter un œil aux publicités visant la ménagère pour se dire que cela reflète un certain modèle familial nippon.

Une mère de famille prépare les bentô de toute sa petite famille, seule à la maison. Soudain, ses fils rentrent et elle sent une odeur désagréable sur eux, elle devine qu’ils ont passé la soirée à manger des monjayaki (dérivé tokyoïte de l’okonomiyaki). Puis c’est au tour du mari de rentrer, il sent encore plus mauvais, baragouine une excuse. « Le travail ! » Il a bien passé sa soirée en nomikai à fumer, manger gras et boire. Mais comment va-t-elle pouvoir nettoyer tout ça ?

Loin d’être agacée par le fait d’avoir passé la journée et la soirée seule, c’est bien les odeurs sur les vêtements de la famille qui embête cette mère de famille. Mais pas d'inquiétudes, il y a un spray désodorisant pour ça !

Manger dehors en famille, c’est souvent le dimanche qu’on le constate. Comme par exemple, dans un des très bons restaurants de tonkatsu ou au kaitenzushi de ma ville. Entre 15h et 18h on y voit des familles y venir et manger souvent vite, sans pour autant s’adresser la parole mais certainement venir passer un « moment en famille » pour clore la semaine.

Ainsi, c’est cette notion de prendre du temps pour manger et communiquer qui semble différente d’une culture à l’autre. Les parents insistent en France sur l’idée de manger ensemble à la même heure, si j’avais sorti un livre ou une console pendant le repas lorsque j’étais adolescente je pense que je m’en serais mordue les doigts et il en va de même pour beaucoup de personnes que je fréquente. Au Japon, et même si certains repas sont d’une importance capitale comme au Nouvel An par exemple, il n’est pas exceptionnel que la mère de famille prépare le petit-déjeuner pendant que le reste de la famille mange, qu’elle mange seule ou plus couramment avec ses amies à midi puis qu’elle prenne le repas avec ses enfants ou seule le soir.

 

Sans dire que cette différence est propre à la France, toutes les cultures ne portent pas le même regard sur la façon dont on prend son repas. On peut penser notamment aux Américains qui prennent également beaucoup moins le temps de s’alimenter et souvent pas au même moment que les autres membres de leur famille, à qui les habitudes japonaises ne doivent pas être si hors normes que cela. C’est d’ailleurs cette manière que nous avons de « prendre notre temps » qui est souvent cité comme origine de la « taille de guêpe » des Parisiennes. En tout cas, dans les livres japonais.