#29 - Tour d'horizon de l'humour nippon

samedi 16 mai 2015 / Amandine Coyard

L'humour n'est pas un sujet facile à aborder. Vous l'avez sans doute remarqué : tout ne fait pas rire tout le monde, mais souvent ce n'est pas parce que l'on n'adhère pas à un certain type d'humour que l'on ne comprend pas pourquoi c'est drôle. J'ai eu l'idée d'écrire cette chronique particulière après avoir passé une soirée à tenter d'expliquer à une amie japonaise ce qu'était le sarcasme. Moi et mes amis nous sommes heurtés à un mur imperméable d'incompréhension, après avoir tout tenté et même un détour par l'humour absurde, c'est vaincus que nous avons changé de sujet et continué à rire seuls de nos blagues.

Le rire au Japon

Sans être absolument banni de la société japonaise, le rire aussi bruyant que l'on peut le pratiquer en France n'est pas si courant. Alors que l'on pourrait penser que plus ce que l'on entend est drôle plus l'on va rigoler fort et de manière expressive peut être naturel (du moins on ne se sera pas regardé de travers pour cela tant que ça ne dérange pas trop vos voisins), on observe plutôt l'inverse au Japon : le rire en société et même en privé au Japon est toujours beaucoup plus discret et mesuré. Hormis dans une certaine partie du Kansai et dans des endroits où les japonais relachent toute pression (izakaya, bar, et caetera.), j'ai toujours seulement ou en grande majorité observé de petits rires voire comble du féminisme un tout petit rire bouche couverte par la main. Force est de constater que je me mets petit à petit à faire la même chose, sans pour autant réussir à baisser le volume sonore de mes rires. La youtubeuse Texan in Tokyo s'est intéressée elle-même à la question après avoir lu un article sur le "rire de cheval" des étrangers.

Le rire est un sujet sociologique à lui seul, différent selon les cultures autant dans son expression que dans ses raisons, mais nous allons surtout nous intéresser aujourd'hui aux moteurs de ce rire au Japon, alors quel genre d'humour fait rire les Japonais ?

Le rakugo

Le rakugo (落語) est un art ancestral d'humour japonais qui se retrace jusqu'au 9ème siècle selon certains mais de manière plus certaine 400 ans en arrière. Il consiste en une personne, seule, habillée d'un kimono et tenant un éventail dont elle se sert également pour alimenter son spectacle. On m'a souvent parleé du rakugo comme d'un challenge à relever pour le raconteur puisqu'il dispose d'un minimum d'objets et qu'il doit faire passer un maximum d'émotions à travers sa performance. Seul, il interprète des histoires tirées d'un répertoire ou qu'il a lui-même inventé, et il en joue tous les personnages assis en seiza sur son petit coussin. Il a donc le droit d'utiliser ce qu'il a à portée de main pour jouer ses rôles : son éventail, un petit mouchoir (tenugui), jusqu'aux manches de son kimono. Bien que plus discret de nos jours, le rakugo a surtout évolué pour se transmettre sur bien des supports y compris en langue anglaise ou française !

Petite entrée en matière en français pour les néophytes du genre qui vous donnera une idée de la difficulté de la chose et des ressorts humoristiques mis en place.

Si vous êtes curieux d'en savoir plus sur le rakugo, cette page en anglais du site Asia Society vous en parle plus en détails.

Les émissions de télévisions humoristiques

Alors que je résidais encore en France, les émissions nippones humoristiques ont été mon premier contact avec l'Humour japonais. Les zappings de fin d'année et l'adaptation de l'émission complètement folle de Takeshi Kitano : Takeshi Castle (風雲!たけし城) entre autres ont été des vecteurs d'humour japonais en France il y a quelques années de cela, un humour un peu fou qui pourrait être interprété par certains comme cruel ou déplacé : tirer des rires des chutes des autres avec en complément des commentaires français un peu étranges.

La télévision regorge encore de nos jours de ce genre d'émissions dites de variété (variety) dans un panel d'une diversité impressionnante. Les émissions de type どっきり, dokkiri, des blagues destinées à surprendre un maximum les victimes semblent particulièrement appréciées, font preuve d'une originalité inimaginable et pousse les gens dans des retranchements encore jamais vu chez nous :

Ces vidéos filtrent d'ailleurs souvent sur le web, de par leur caractère viral et on en rit souvent beaucoup, même si personnellement j'en voudrais très longtemps si quelqu'un me faisait ce genre de blagues. Un peu plus bonne enfant, le dokkiri tyrannosaure !

https://www.youtube.com/watch?v= https://www.youtube.com/watch?v=Uke2CWv9Spg

À la télévision nippone, plus c'est absurde mieux c'est. Je me souviens d'une émission qui m'avait passionné où un équipe de talento japonais simulait une mission d'espion avec accessoires 007 ! Il n'y avait aucune finalité sinon d'attraper untel ou de ne pas se faire attraper, divertissant au possible.

Les jeux de mots et l'humour intraduisible

Une autre grande partie de l'humour classique japonais est tout simplement non transposable puisqu'elle fait appel à des jeux de mots jouant sur les prononciations ou transcriptions écrites. Vous connaissez cette blague française : "Banane ça commence par un b mais normalement ça commence par un n", il en existe tout en éventail également en japonais également plus ou moins drôle et jouant beaucoup sur les mots d'origine étrangère.

Dans quel état américain est-il toujours le matin ?

L'Ohio (prononcé ohayo).

Devenu un sujet récurrent depuis cette tentative d'explication du sarcasme, l'humour revient désormais souvent sur la table en tant qu'élément culturel que l'on essaye de confronter pour en tâter les limites. Notre amie a fini par saisir le sens du sarcasme et à le comprendre, lorsqu'on lui précise que c'en est mais sans encore réussir à en faire, et comprend de plus en plus notre humour un peu particulier. Après avoir décrété que nous étions très bons en blagues (certains étant même couronnés roi de la blague), elle nous a partagé, fière, la blague japonaise la plus drôle qu'elle connaisse :

Un jeune enfant, fils unique, est totalement choyé par sa famille mais un jour un petit frère vient compléter la petite famille. Le premier enfant devient fou de jalousie et un soir vient placer du poison sur les tétons de sa mère.

Que se passe-t-il le lendemain matin ?

Nous avons personnellement tous deviné la chute de cette blague qui nous a tiré un sourire mais pas un rire puisque nous perdions la saveur de la surprise. Le fait est que selon cette amie, aucun japonais ne devine la fin de cette blague et que tous rient de bon cœur lorsqu'on leur raconte la chute. Grande déception pour elle, il semble qu'il y a des blagues qui ne nous feront jamais rire en chœur.

Au contraire, nous semblons nous français rire devant des choses qui tirent un simple sourire aux Japonais : la télévision et ses pubs folles, le marketing mignon et décalé, la chanteuse Kyary Pamyu Pamyu nous enchantent souvent voire nous passionnent. De même, l'humour potache et noir est très en marge au Japon, et souvent plutôt interprété comme un manque d'empathie plus qu'un quelconque recul ou une distanciation qui dédramatise.

https://www.youtube.com/watch?v=frLUVLys5fw

La notion de respect tient évidemment une grande place dans la limite du tolérable en terme d'humour drôle ou déplacé et beaucoup d'autres éléments rentrent en compte pour en analyser toutes les nuances et peut-être qu'un jour je pourrais écrire un gaijin café avec tous les tenants et aboutissants sur tant de différences entre nous dans ce domaine et en attendant, il faut s'adapter !

Vous n'avez pas deviné la fin de la blague non plus ?

 

Le lendemain, le père est retrouvé décédé.