Japan Expo 2018 : Interview d'Izuru Amase, ancienne membre de la troupe Takarazuka

mercredi 31 octobre 2018 / Carole B

Connaissez-vous les Takarazuka? Cette revue composée exclusivement de femmes a été créée en 1914 dans la ville du même nom, dans la région du Kansai. L'idée est venue du fondateur de la compagnie de chemin de fer Hankyu, Ichizō Kobayashi. Il voulait inciter les gens à prendre les premières lignes de la compagnie, dont la "Takarazuka" reliant cette ville à Osaka. Pour ce faire, il fallait quelque chose de novateur, d'unique à cette époque au pays du Soleil Levant. Après des débuts modestes où la troupe comptait qu'une vingtaine de membres, elle a pris de l'ampleur au fil du temps jusqu'à devenir une véritable institution.

Une des anciennes stars de la revue, Amase Izuru, s'était déplacée jusqu'à Paris à l'occasion de la Japan Expo 19ème Impact, pour présenter celle-ci au public français et européen. Après une entrée remarquée à l'école Takarazuka en 1995, elle rejoindra la compagnie deux ans plus tard, puis fera partie de la troupe Neige jusqu'en 2009. Si vous voulez avoir plus de détails, nous vous proposons de lire notre échange avec elle ci-dessous.

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DozoDomo : Pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter?

Je m'appelle Amase Izuru et j'étais dans la troupe Takarazuka. Dans ce grand ensemble, je faisais partie de la troupe Neige mais la revue compte aussi quatre autres troupes, s’appelant Lune, Fleur, Etoile et Espace (ou Cosmos selon la traduction qu'on peut faire de 宙 "sora", ndr.)

DozoDomo : Comment êtes-vous entrée dans cette troupe? Est-ce qu'il y a une audition à passer par exemple?

A. I. : La première étape pour pouvoir monter sur scène à Takarazuka, c'est d'avoir fait une école de musique qui est fait pour cette voie. La sélection qui se fait déjà pour entrer dans cette école est très rude. La formation dure deux ans et nous apprenons bien sûr la danse et la musique. Mais en même temps, nous recevons des cours d'étiquette, qui nous apprend à bien nous comporter en général et à respecter des personnes qui sont plus âgées et déjà dans l'école. Ces cours sont très rigides mais il faut aussi se former dans ce sens là.

DozoDomo : Et quand êtes-vous entrée dans cette école?

A. I. : Dans cette école, on a le droit d'envoyer la candidature lorsque nous avons entre 15 ans et 18 ans. Seules 40 personnes peuvent être sélectionnées chaque année. A mon époque, 1000 jeunes filles étaient en compétition pour entrer et pour ma part, je suis arrivée la première parmi toutes les candidates. D'ailleurs, même si le nombre de candidatures excède le millier, ça sera toujours 40 personnes qui pourront rentrer à l'école.

DozoDomo : Quels pièces jouent en général le Takarazuka? Est-ce que la troupe a déjà joué des pièces dont l'histoire d'origine venait de France?

A. I. : Parmi les pièces connues, qui ont la France comme ambiance, nous avons joué la Rose de Versailles (Versailles no bara en version originale). Pour ce qui est des autres adaptations, nous avons mis en scène 1789 ~Les amants de la Bastille~ et Roméo et Juliette entre autres. Nous jouons des œuvres aussi bien japonaises que occidentales.

J'ajoute que je suis très intéressée par le théâtre français et la Comédie Française mais je n'ai pas eu l'occasion d'y aller. Il faut dire qu'un problème se pose, la barrière de la langue.

DozoDomo : Sur le site de la Japan Expo, nous pouvons lire que vous avez eu "l’opportunité de jouer des grands rôles". Quels sont-ils et quel est celui que vous avez le plus apprécié?

A. I. : Je suis un cas particulier si l'on peut dire. Dans Takarazuka, des actrices jouent des rôles exclusivement féminins et les autres, des rôles exclusivement masculins. Me concernant, j'ai fait les deux. Parmi les rôles masculins, j'ai aimé être dans la peau de Sakamoto Ryôma. Si je devais choisir, ça serait celui là que je porte dans mon cœur.

DozoDomo : Avant une représentation, comment vous prépariez-vous?

A. I. : Pour se préparer pour une représentation, il y a le côté physique bien sûr. Nous nous échauffions la voix et nous faisons du stretching. Mais l'état psychologique est aussi très important. Être sur scène est stressant et implique beaucoup d'énergie. Donc avant d'y monter, nous nous réunissions et nous nous joignons les mains, pour sentir la présence des autres personnes, pour pouvoir ressentir cette énergie commune. A ce moment là, on se dit : "Ah, je ne suis pas seule".

DozoDomo : Aujourd'hui, vous n'êtes plus dans la troupe. Est-ce que vous continuez le théâtre?

A. I. : Maintenant, j'enseigne dans une école de danse, et notamment à des personnes qui veulent rentrer dans l'école pour Takarazuka. Je donne des cours de chant et de danse à des élèves qui n'ont pas encore l'âge pour pouvoir y rentrer. J'utilise le même répertoire de chansons qui ont été chantés pendant les représentations. Elles répètent avec ces mêmes chansons et quand elles sont prêtes, nous jouons sur scène.

DozoDomo : Avez-vous déjà envisagé de jouer à l'étranger?

A. I. : J'en ai déjà eu l'occasion! Quand j'étais encore à Takarazuka, j'ai joué à Berlin. Et depuis que je l'ai quitté, je souhaite développer notre art en France et ainsi, construire un "pont" de connexion entre nos deux pays. Le théâtre français et la France dans son ensemble a beaucoup inspiré le théâtre japonais et Takarazuka. Donc pour moi, c'est une évidence!

DozoDomo : En parlant de "connexion entre nos deux pays", que pensez-vous de cette fascination que nous portons chacun pour le pays de l'autre?

A. I. : Il faut savoir que le Japon a un regard très exigeant envers la Beauté, et je pense que les japonais et moi-même apprécient le côté immatériel de l'art, comme l'opéra ou le ballet. Le Takarazuka est aussi une forme d'expression marquante de la Beauté. J'espère pouvoir développer la connaissance de cet art en France.

Donc concernant cette réciprocité d'admiration pour le pays de l'autre, je pense que les japonais sont attirés par la "Beauté française". Quant aux français, ils apprécient beaucoup la culture japonaise. S'il y a beaucoup de façons d’exprimer l'art, je pense que le côté spirituel de l'art, comme la cérémonie du thé, attire les français.

DozoDomo : Effectivement, il semblerait que les français soient attirés par le Japon. (en regardant aux fenêtres) Pour finir, nous aimerions savoir ce que vous aimez et ce qui vous a surpris dans notre culture / pays?

A. I. : Quand je suis allée à Berlin, j'y ai vécu trois semaines comme une résidente locale, et non comme une touriste. Ensuite, je suis allée en France avec ma mère pendant deux semaines et nous nous sommes dit que ça nous aurait plu d'y vivre. Et pour ma part, j'aime beaucoup la gastronomie et le vin, donc pour ça, j'ai eu un bon feeling. (rires)

Dans ce qui m'a surpris, je dirai le regard que porte les autres sur nous. Au Japon, on pense vraiment à ça. On peut avoir le côté positif, comme la courtoisie et le respect, mais nous sommes stressés de savoir ce que les personnes pensent de nous. Quand j'étais dans le métro parisien, j'avais l'impression que personne ne se souciait du regard des autres. Chacun fait sa vie quelque part. C'est quelque chose qui m'a vraiment surprise positivement.

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Merci à Japan Expo d'avoir rendu possible cette rencontre. N'hésitez pas à aller voir le site officiel pour plus d'informations sur la revue et sur le calendrier des représentations (existe aussi en version anglaise). Vous avez aussi une page Facebook officiel que nous vous conseillons d'aller voir pour admirer les photos.