Au cœur du "JK Business", la prostitution des lycéennes japonaises

lundi 13 novembre 2017 / Phoebé Leroyer

Issu du mot ''Joshi Kosei'' (女子高生 じょしこせい), littéralement ''lycéenne'', le Joshi Kosei Business, ou JK business, désigne un type d'escorting un peu particulier : celui des collégiennes et des lycéennes japonaises. Si de prime abord, cette pratique n'aurait rien à voir avec le monde de la nuit, il cacherait en réalité un service de prostitution important et peu puni par la loi. Qui sont ces jeunes filles qui se prostituent dans les grandes villes nippones ? Quels sont les facteurs qui facilitent l'accès à cette pratique sur l'archipel ? Découverte d'un phénomène de société alarmant.

De lycéennes à prostituées

Elles ont en moyenne entre 14 et 19 ans, et offrent leur compagnie pour plusieurs milliers de yens. Vêtues de leurs uniformes scolaires, ces jeunes escortes arpentent les rues des quartiers branchés des grandes villes, photos et flyers à la main, à la recherche d'un client à qui vendre leurs services. Tête-à-tête dans un café, promenade romantique au bord de l'eau, ou lecture des lignes de la main, des services à priori innocents qui leur permettraient de gagner un peu d'argent de poche.

Pour 5 000 yens (37 euros) en moyenne la demi-heure, ces jeunes filles referaient vivre à leurs clients l'expérience des premiers amours, chastes et taquins. Aucun contact physique autre que le fait de se tenir la main n'est toléré, et aucun geste déplacé ne doit être fait à l'encontre des lycéennes. C'est du moins ce qui est stipulé dans le règlement de chaque escorte… officiellement.

©Next Shark

Officieusement, le client peut négocier toutes les faveurs sexuelles qu'il souhaite s'il est prêt à mettre la main au portefeuille : argent cash, bijoux, ou vêtements de luxe, une escorte recevrait en moyenne 800 euros de compensation par jour pour ses ''services''.

Une pente dangereuse qu'emprunterait en réalité la quasi-totalité des lycéennes travaillant dans le monde de l'escorting selon les dires d'une ancienne escort interviewée par le média Kyodo News en 2016 :

«  Tout le monde le faisait ! Il y avait des filles qui se faisaient plus de 100 000 yens (755 euros) par jour par la prostitution »
(Kyodo News)

Représentant ainsi un moyen facile de gagner d'importantes sommes d'argent rapidement, le JK Business attire de plus en plus de jeunes filles marginalisées.

Mal dans leur peau, brimées à l'école, ou issues de milieux précaires, elles seraient toujours plus nombreuses à trouver dans la prostitution une fausse solution à leurs problèmes. C'est notamment ce que souligne Yumeno Nito, fondatrice de l'association Colabo, une organisation venant en aide à ces jeunes filles déboussolées :

« Dans la plupart des cas, elles sont pauvres, abusées à la maison, ou harcelées à l'école. Elles se sentent seules et errent dans les rues ou sur internet avant d'être approchées par un adulte qui les mènera sur le chemin de la prostitution »
(Japan Times)

Livrées à elles-mêmes, ces jeunes filles n'ont alors bien souvent pas le courage de refuser la seule main qui leur est tendue. Nao, une ancienne prostituée de 16 ans interrogée par Japan Times l'année dernière, raconte :

« On ne rentre pas dans la prostitution parce qu'on en a envie. On doit le faire ! Certaines d'entre nous se sentent isolées et n'ont nulle part où aller »
(Japan Times)

Ces jeunes filles sont donc des cibles faciles pour les proxénètes qui n'hésitent à les aborder sur le net ou en plein jour pour les ''aider''.

Contre un repas chaud, un toit pour la nuit, et de fausses marques d'attention, ces lycéennes désemparées n'hésitent pas bien longtemps avant d'accepter de travailler pour leurs sauveurs. Bien souvent inconscientes des choses qu'on va leur demander de faire, ces jeunes femmes se retrouvent rapidement prise dans l'engrenage de la prostitution comme le rappelle le ''Trafficking in Persons Report'' de 2016 du gouvernement américain sur la traite d'êtres humains en Asie :

« Les réseaux de prostitution organisée ciblent les jeunes Japonaises vulnérables- souvent pauvres ou ayant des problèmes psychologiques- dans des lieux publics comme le métro, les quartiers jeunes, et les écoles. Certaines de ces femmes deviennent rapidement victimes du proxénétisme »
(U.S. Departement of States)

©The Washington Post

Bien qu'il soit impossible de connaître avec certitude le nombre exact de lycéennes se prostituant au Japon, on l'estimerait aujourd'hui à plusieurs milliers.

Selon le dernier rapport de la Police Métropolitaine de Tokyo, on compterait ainsi près de 230 organisations de JK Business, rien que sur la capitale. À la tête des quartiers tokyoïtes les plus propices à la prostitution lycéenne, Akihabara, Shinjuku, ou encore Ikebukuro, des lieux très fréquentés des clients du monde de la nuit où pullulent love-hôtels et clubs d’hôtesses.

Un business juridiquement et socialement accepté ?

''Officiellement'' interdite au Japon depuis les années 1950, la prostitution des mineurs a longtemps fait l'objet d'un flou juridique : les relations sexuelles avec un mineur consentant de plus de 13 ans étaient encore autorisées par la loi en 1997, et la pédopornographie n'est devenue condamnable sur l'archipel qu'en 2014.

Ces prises de positions tardives sont toujours sujettes à controverse. Et bien que le Japon condamne officiellement la prostitution infantile, la loi passe complètement sous silence des pratiques qui inciteraient indirectement au délit : Idoles mineures posant en sous-vêtements pour des magazines masculins ; ventes d'uniformes portés par des lycéennes dans des magasins douteux d'Akihabara ; rachats sur le net de petites culottes appartenant à des jeunes filles ; tous ces actes ne font l'objet d'aucune restriction juridique bien qu'on puisse fortement remettre en cause leur moralité.

©The Washington Post

Juridiquement, le JK business repose sur le même principe que ces pratiques : si rien ne laisse officiellement paraître que l'activité cache un service répréhensible, elle n'est pas condamnable.

Néanmoins les autorités ne sont dupes. Et des mesures ont été prises dans certaines villes afin d'encadrer l'activité.

En juillet dernier, une ordonnance a ainsi été mise en place à Tokyo pour interdire aux jeunes filles de moins de 18 ans de travailler dans ce genre de milieu. Un arrêté du même ordre a également vu le jour à Kanagawa le mois suivant.

Malgré tout le JK business reste légal. Et un pas de plus a été franchi cet été en sa faveur, puisque ces organisations ont dorénavant l'obligation de déclarer leurs employées comme le feraient de véritables entreprises, sous peine de devoir s'acquitter d'un million de yens (7 550 euros). Une somme dérisoire quand on sait que l'industrie du sexe au Japon représente près de 1 % du PIB du pays.

©France24

Peu légiféré, le JK business profite également de l'image positive dont jouit la femme-enfant sur l'archipel pour s'implanter dans la société.

Idéal de beauté au pays du soleil levant, symbole de pureté et d'innocence, le côté enfantin séduit et fait vendre. Que ce soit dans les magazines, à la télévision, ou dans la vie quotidienne, paraître la plus mignonne possible reste pour beaucoup de Japonaises une injonction sociale à respecter pour se faire accepter dans une société confucianiste qui n'encourage pas encore totalement les femmes à affirmer leur caractère. C'est notamment ce que confirme la sociologue Kazue Muta, professeure à l'université d'Osaka :

« Le Japon est une société patriarcale. Il y a cette idée que tout ce qui est jeune et innocent parait beaucoup plus séduisant »
(The Washington Post)

©Tokyo Girls Update

La prostitution lycéenne surfe ainsi sur les codes de beauté en vigueur pour répondre aux fantasmes d'hommes de tous âges.

Âgée en moyenne de 30 à 60 ans, la clientèle des lycéennes se composerait essentiellement de salarymen en mal d'attention et d'hommes n'ayant pas assez confiance en eux pour aborder une femme de leur âge, leur préférant alors de très jeunes filles sur lesquelles ils peuvent facilement avoir de l'ascendant. Yuki Aoyama, photographe à l'origine d'une série de clichés sur le thème de l'uniforme scolaire raconte :

«  Pour la plupart de ces hommes, c'est un complexe qu'ils ont depuis le lycée, un sentiment d'amour non-réciproque [avec les femmes de leur génération] qui les pousse à se tourner vers les lycéennes »
(Channel NewsAsia)

Pour Tetsuya Shibui, journaliste et auteur de plusieurs papiers sur les JK Business, cet engouement pour les femme-enfants serait même à l'origine du triste succès de la prostitution lycéenne au Japon. Et selon lui, tant que les critères de beauté n'auront pas changé, le JK business continuera de prospérer :

« Tant qu'il y aura le désir de rencontrer et d'interagir avec des lycéennes, je pense que les possibilités d'un tel business sont sans fin »
(Channel NewsAsia)

Sensibiliser pour éradiquer le problème

Soucieux d'alerter l'opinion publique sur la réalité qui se cache derrière ce genre de services, des mouvements associatifs ont vu le jour dans les grandes villes du pays.

À l'image de l'association Colabo à Tokyo, fondée par Yumeno Nito, qui vient en aide aux jeunes filles marginalisées. Pour 6 000 yens (45 euros) par personne, la fondatrice organise des excursions touristiques pour le moins insolites : se promener dans les quartiers de Tokyo où se concentre la prostitution lycéenne et inciter les ''touristes'' à parler aux jeunes filles. Le but ? Faire une pierre deux coups, et sensibiliser l'opinion au problème tout en montrant aux jeunes escortes qu'elles ne sont pas seules.

Cette volonté de tendre la main aux jeunes filles fait également partie de la démarche de l'association Tsubomi, un groupe d'entraide pour les mineures victimes d'abus sexuels et d'exploitation. Rondes de nuit pour proposer aux jeunes escortes des repas chauds et essayer de les convaincre de ne pas travailler, meetings qui donnent la parole à d'anciennes victimes, et centre d'accueil pour celles qui veulent venir parler de leurs problèmes à un adulte, telles sont les actions que mène le collectif tokyoïte.

L'année dernière, ces deux associations ont même joint leurs forces en organisant une exposition sur le thème de la prostitution lycéenne. Intitulée ''Watashitachi ha kawareta'' (私たちは買われた), littéralement ''Nous avons été achetées'', l'exposition mettait en lumière la souffrance physique et psychologique des jeunes escortes à travers une série de lettres, de photos choc et d'objets ayant appartenu à d'anciennes prostituées.

©Colabo Official

Un message fort qui a sans doute réussi à sensibiliser l'opinion, puisque depuis l'année dernière la police nationale se ré-intéresse de près au sujet. En novembre 2016, 114 personnes impliquées dans le JK business ont été arrêtées à Tokyo et à Osaka. Et cette année, 17 personnes ont déjà été condamnées pour prostitution infantile. Une petite avancée qui laisse entrevoir une lueur d'espoir pour ces jeunes filles victimes de la prostitution.

Sources

Articles

BOYD Kate.W, « The JK Business. A exploration into the schoolgirl dating industry of Japan », Kwboyd, 2016. [En ligne] à l'URL: http://www.kwboyd.com/static/jk/

FIFIELD Anna, « For vulnerable high school girls in Japan, a culture of 'dates' with older men », TheWashingtonPost, 2016. [En ligne] à l'URL: https://www.washingtonpost.com/world/asia_pacific/for-vulnerable-high-school-girls-in-japan-a-culture-of-dates-with-older-men/2017/05/15/974146c4-035d-11e7-9d14-9724d48f5666_story.html?utm_term=.d1e960290a86

JIJI (pseud.), « NPA survey of 'JK biz' involving school-aged girls finds 114 outlets in operation nationwide », JapanTimes, 2017. [En ligne] à l'URL : https://www.japantimes.co.jp/news/2017/09/28/national/npa-survey-jk-biz-involving-school-aged-girls-finds-114-outlets-operation-nationwide/#.Wga5jtdl_IU

KOH Steffi, « From scents to sex: The business of Japan's high school girls for hire »,  ChannelNewsAsia, 2017. [En ligne] à l'URL: http://www.channelnewsasia.com/news/asiapacific/from-scents-to-sex-the-business-of-japan-s-high-school-girls-for-7579780

KUROKI Kazuma, IWAHASHI Yusuke, « Tokyo new 'jk' ordinance takes aim at schoolgirl exploitation », Japan Times, 2017. [En ligne] à l'URL: https://www.japantimes.co.jp/news/2017/07/06/national/crime-legal/tokyos-new-jk-ordinance-takes-aim-schoolgirl-exploitation/#.Wga7dddl_IU

OPEN MINDED (coll.), « La prostitution des lycéennes au Japon », OpenMinded, 2017. [En ligne] à l'URL: https://www.opnminded.com/2017/07/25/prostitution-lyceenne-japon.html

OSAKI Tomohiro, « Tokyo Exhibition Focuses on Plight Sexually Exploited Girls », JapanTimes, 2016. [En ligne] à l'URL: https://www.japantimes.co.jp/news/2016/08/17/national/social-issues/tokyo-exhibition-focuses-plight-sexually-exploited-girls/#.Wgatm9dl_IU

US GOVERNMENT (coll.), « Trafficking in Persons Report 2016 », State.gov, 2016.[En ligne] à l'URL: https://www.state.gov/j/tip/rls/tiprpt/

Sites associatifs japonais

COLABO : https://www.colabo-official.net/企画展-私たちは-買われた-展/
LIGHTHOUSE : http://lhj.jp/