Rencontre avec une geisha dans Kyōto

jeudi 6 juillet 2017 /

De la mystique des geishas

J’ai croisé une geisha. Aussi incroyable que ça puisse paraître, même en louant une auberge à Gion, je ne m’attendais pas vraiment à en croiser une. Le contexte a aussi sûrement joué sur ma surprise.
J’ai vu cette geisha en pleine nuit, à l’arrière d’un taxi, à travers la vitre. Son visage était entièrement fardé de blanc, ses lèvres d’un rouge très vif. Je ne me rappelle même pas de la couleur ou des motifs de son kimono, seulement de son visage. Elle avait le regard fixé sur un point droit devant elle et un sourire très fin, presque effacé, qui donnait à son expression un air singulier.
Un homme en costard était sur le point d’entrer dans le taxi, lui aussi sur la banquette arrière. Il discutait avec quatre ou cinq autres hommes qui se tenaient autour, sur le trottoir. Il devait être minuit passé, et avant d’arriver devant ce petit groupe, j’étais passée par les petites ruelles traditionnelles de Shimbashi. Les gens qui se baladent dans ce quartier à cette heure-là sont principalement des hommes, tous en tenues impeccables, qui rentrent dans d’anciens bâtiments dont les devantures ne laissent rien paraître de ce qu’il peut bien y avoir à l’intérieur.

A ce moment-là, je me suis posée pas mal de questions sur la trajectoire des geishas actuelles. Contrairement à ce qui se passait au siècle dernier, où la plupart des geishas le devenaient après avoir été vendues petites filles à des patronnes d’okiya, les maisons de geishas, les geishas contemporaines font le choix de cette profession, qui devient plutôt une vocation.

Les geishas sont des femmes de culture, les gardiennes des arts traditionnels japonais. J’imagine que les jeunes filles qui choisissent aujourd’hui cette voie se sentent proches de la culture traditionnelle nippone. Mais ce milieu reste très fermé, et la mystique qui l’entoure est d’une épaisseur palpable.
Il existe une école de geishas dans le quartier de Gion, à Kyoto. Les jeunes filles qui y ont cours apprennent les arts traditionnels japonais, comme les générations précédentes le faisaient dans les okiyas : le chanoyu (cérémonie du thé), le shamisen (instrument à trois cordes), le tsutsumi (sorte de tambour), la danse traditionnelle accompagnée du shamisen et du tsutsumi ainsi que l’ikebana (arrangement des compositions florales). Les maikos, apprenties geishas, vont en cours en kimonos tous les jours et les portes de cet établissement singulier se referment sur elles ; aucun étranger ne peut y entrer.

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Ce monde est totalement clos et je m’en suis rendue encore plus compte en étant justement à Kyoto. De nombreux touristes étrangers (et je dis ça en sachant aussi très bien qu’une grande partie des Japonais ne connaissent que très peu de choses sur ce milieu) considèrent les geishas comme des créatures complètement mystiques, des apparitions d’une dimension parallèle. Et effectivement les geishas sont des créatures d’une autre époque, mais elles font encore partie intégrante de l’imaginaire collectif que l’on a du Japon.

Quelques jours après avoir croisé cette geisha, une nouvelle arrivée à mon auberge m’a demandé avec des étoiles dans les yeux si j’en avais vue « une vraie ». Un peu plus tôt, une de mes amies qui se baladait dans Gion a pris une photo tout à fait révélatrice. Une jeune maiko est en train de trottiner sur ses getas (chaussures traditionnelles) pour échapper à une armée de touristes chinois qui la course en brandissant leurs perches à selfie en hurlant « Geisha ! Geisha ! ». On se serait cru l’été dernier quand les nostalgiques de Pokémon se mettaient à courser des Ronflex avec leurs smartphones.

Les souvenirs incontournables de Kyoto que les touristes ramèneront à leurs proches sont tous ces petits porte-clefs, porte-monnaie, marque-page, cartes postales, peluches et autres produits dérivés à l’image des maikos ou des geishas. Je trouve moi-même leur histoire et leur culture fascinantes et j’ai lu Mémoires d’une geisha d’Inoue Yuki en route pour Kyoto. Après avoir lu ce témoignage, je me demande toutefois si les geishas apprécient réellement la place qu’on leur donne aujourd’hui de bête de foire du quartier de Gion. Est-ce que ça ne remet pas en cause leur dur labeur en vue de maitriser ces arts si fins et si délicats qu’elles apprennent avec une extrême rigueur avant même d’entrer dans l’adolescence ? Est-ce que ça ne réduit pas leurs talents à leur façon de se maquiller et de s’habiller qui sont les seules choses que l’on retient bien souvent d’elles ?

Pour tous ceux qui veulent voir à travers les geishas japonaises plus que des têtes à peluches ou de drôles de jeunes filles fardées de blanc et perchées sur des chaussures peu confortables, je vous invite à ouvrir l’un des très bons livres qui leur ont été consacré, tel celui que je viens de citer. Les geishas ont une histoire tout à fait singulière, et déconstruire la mystique qui les entoure permet de mieux appréhender le Japon d’hier et d’aujourd’hui.

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