A Kyōto, le palais des mangas

mardi 4 juillet 2017 /

Le musée international du manga de Kyoto est le premier du genre, même au Japon. Pour moi qui suis très intéressée par les arts visuels, c’était une étape incontournable de ma semaine à Kyoto. J’ai donc décidé d’aller y passer un après-midi, pour fuir la chaleur étouffante des premiers jours de juillet.

Ouvert en 2006, ce palais du manga a une visée ludique assumée et entreprend de consacrer les mangas comme éléments à part entière des arts japonais. A l’image de la bande dessinée franco-belge, que l’on désigne chez nous comme « neuvième art », les mangas sont aujourd’hui une véritable fierté nationale au Japon. Le musée qui a ouvert à Kyoto il y a 10 ans retrace donc l’histoire de cet art visuel qui a permis au pays d’exporter sa culture dans le monde entier.

On arrive au musée en passant devant la cour, une étendue de gazon où de nombreux visiteurs s’allongent, un livre à la main, pour profiter plus longtemps que prévu du musée. Parce qu’effectivement, ce musée est aussi une bibliothèque immense, où le « mur des mangas » parcoure l’intégralité du bâtiment sur ses deux étages. On y trouve aussi bien sûr des mangas traduits en langue étrangère, deux rayons uniquement pour les lecteurs Français, comme pour les Anglo-saxons, mais aussi des livres en thaïlandais, en danois, en chinois, en norvégien et bien d’autres.

Au deuxième étage, on trouve les expositions du musée. L’exposition permanente retrace l’histoire des mangas modernes, ceux qui sont apparus pendant l’après-guerre, nés de la convergence entre les arts visuels traditionnels japonais et les éléments de la culture américaine ramenés par les GI sur l’archipel. Le meilleur exemple qu’on puisse donner de cette fusion est bien sûr Astro Boy (Tetsuwan Atomu) de Tezuka Osamu, l’homme qu’on considère toujours aujourd’hui comme le père des mangas japonais contemporains.

Les mangas comme médium singulier

Les mangas ici sont donc appréhendés en tant que médium, celui qui a émergé avec le développement moderne et la production de masse des magazines et journaux spécialisés. Ces derniers ont fait des mangas les formes populaires de divertissement que nous connaissons aujourd’hui.

A partir de 1947 et pendant les années 1950, les akahon mangas, des reproductions des mangas sérialisés qui commencent juste à être publiés dans des périodiques, sont vendus par des marchands de rue, témoignant de la popularité galopante de ce nouveau format. En 1949, on commence à voir se produire les premiers kamishibai d’après-guerre, ces théâtres de rue où l’on fait défiler des illustrations devant les spectateurs. En 1953 apparaitront les premiers kashihon mangas, un service de location de livre réservé aux mangas. Au même moment, des critiques émergent vis-à-vis de ces nouveaux formats qu’on comprend encore mal et dont l’énorme popularité fait grincer des dents.

En 1958 sort le premier film d’animation japonais, Le conte du serpent blanc, qui précède les débuts 5 ans plus tard de la première série animée à succès qu’on importera en France sous le nom d’Astro le petit robot. Dix ans plus tard, en 1973, ouvre le premier cours de manga dans la section beaux-arts et design de la Kyoto Seika University. Dans les années 1970, on voit ensuite se développer les jeux d’arcades et les librairies spécialisées pour mangas. C’est en 1983 que le mot otaku apparait, désignant les fans inconditionnels de la culture manga et des jeux vidéo qui gravitent autour de ce monde.

Si dans les années 1990 les critiques continuent de cibler les mangas, plus particulièrement la nature sexuelle de certains et le côté obsessif des otakus, les mangas japonais ont déjà conquis le monde. En 1994, le périodique hebdomadaire Shonen Jump (qui a notamment fait connaître One Piece et Naruto), vend plus de 6,5 millions d’exemplaires par titre. En 1995, le film d’animation The Ghost in the Shell, un des plus grands titres de la SF japonaise, est un hit aux Etats-Unis. Et en 2002, Le Voyage de Chihiro consacre le genre à part entière de l’animation japonaise en remportant un Academy Award.

La production des mangas au Japon a un cheminement un peu différent de celui qu’on lui connaît en France. Avant d’être publié en livres, ou tankobon mangas, les mangas sont publiés par chapitre d’une vingtaine de pages dans des périodiques, comme l’internationalement célèbre Shonen Jump. Chaque magazine a ses audiences et ses sensibilités propres, et c’est ce qui va permettre aux titres d’être si variés. Les cibles de ces magazines sont principalement définies en fonction de leur genre et de leur âge. Les shonen sont destinés aux jeunes garçons, les seinen aux adultes, les shojo aux jeunes filles et ainsi de suite. La catégorie des shojo elle-même est divisée entre filles de moins de 10 ans, jeunes adolescentes et jeunes filles de plus de 20 ans. Il y en a donc littéralement pour tous les goûts, et c’est ce qui fait la singularité des mangas nippons.

Les mangas destinés aux adultes représentent donc aussi un énorme marché. On y trouve par exemple des œuvres satyriques, qui dénoncent les problèmes sociaux et politiques. Ce genre a une histoire de plusieurs siècles et on peut ainsi rapprocher les mangas modernes qui se sont saisi de ce thème aux œuvres de grands artistes du XVIIIe et plus tard comme Kyosai, connu entre autres pour ses dénonciations du climat politique tendu à l’époque de la chute du shogunat Tokugawa (voir par exemple sa série de « concours de pets » de politiciens). Les mangas modernes se sont emparés de sujets complexes, voire graves, et vont devenir une nouvelle source de connaissances et d’informations dans les années 1960. Aujourd’hui, les mangas pour adultes se destinent à des cibles qui vont des businessmen aux ménagères.

Les mangas sont abondamment consommés par les Japonais, en grande partie parce qu’ils restent très abordables. Les prix restent majoritairement bas pour permettre aux jeunes élèves et étudiants de se les procurer sans problème. Même les magazines connaissent une inflation moindre comparée à d’autres produits.

Si le marché des mangas au Japon est énorme, il concerne moins la vente des magazines que celle des tankobon qu’on publie ensuite. Une forme de travail en équipe s’est installée comme la norme depuis les années 1960 : l’artiste principal doit travailler avec une toute une batterie d’assistants pour abattre le travail énorme qu’on lui demande (19 pages par semaine en général), son œuvre est aussi largement influencé par l’éditeur qui joue l’intermédiaire entre l’artiste et son audience. Les exigences du marché façonnent la profession, de même que la pression en termes de temps pousse de plus en plus les mangakas à se servir d’outils digitaux.

Plongée dans le monde des animés japonais

Au-delà du format des tankobon, le musée de Kyoto insiste aussi sur la singularité des animés japonais. Celle-ci est introduite dès les œuvres pionnières de Tezuka. Avec Astro Boy, ce dernier se lance dans une production au budget ultra serré, et aux limites de temps particulièrement contraignantes. Il met donc au point des techniques qui vont donner forme à toutes les séries animées japonaises qui suivront. D’abord, l’animation limitée : au lieu d’utiliser les 24 images par seconde nécessaires à la fluidité des dessins animés, les animés nippons réduisent les illustrations à un nombre minimum en les réutilisant pour plusieurs séquences, ce qui donne un effet saccadé semblable aux kamishibai. Des expressions singulières vont aussi être introduites qui vont codifier les animés : exagération des angles et de la perspective, grand mouvement après une longue pause, arrière-plan concentré sur une seule ligne, profondeur du champ, contraste entre les gros plans et les plans larges…

Une exposition temporaire était également dédiée à quatre pionniers de l’animation japonaise à l’occasion du centenaire des débuts du genre au Japon. En effet les premiers films d’animation japonais sont apparus pendant la Première Guerre mondiale et ont été diffusés à partir de 1917 par plusieurs compagnies de production. On a finalement très peu d’information sur ces premières œuvres car elles servaient seulement d’interlude pendant les films principaux.

L’exposition proposait quand même des travaux d’avant la Seconde Guerre mondiale qui donnait un aperçu des ancêtres des mangas actuels. J’ai pu y voir des comics d’auteurs japonais reprenant les personnages de Charlie Chaplin ou de Mickey Mouse (ultra célèbre au Japon à partir des années 1920 et souvent repris dans les bandes dessinées et les publicités) et des bandes dessinées en couleur et très travaillées destinées à un public généralement enfantin. Etaient même exposés des exemples de petits projecteurs domestiques qui ont introduits les animés sous une forme très basique dans les maisons mêmes des jeunes Japonais et non plus seulement les cinémas.

Finalement, les caractéristiques des mangas modernes sont apparues au Japon pendant l’ère Taisho (1912-1926) : histoires longues sur plusieurs pages, bulles de parole, personnages récurrents et faciles à reconnaître. Ils vont permettre le développement des mangas japonais et leur « piratage » dans les akahon mangas, ces exemplaires qu’on vend dans les rues à partir des années 1940.

Le marché du manga (qui réunit magazines, livres, films, séries et émissions de télévision, musique, jeux vidéo, jouets et toutes sortes de produits dérivés) est estimé à 3 trillions de yen, soit plus de 23 mille milliards d’euros. Aujourd’hui, les mangas sont tout sauf un « phénomène » mais font bel et bien partie intégrante de la culture japonaise… et de son développement économique.

Quelques titres que j’ai retenus

- Gag manga de Akatsuka Fujio : l’auteur s’amuse à détourner les codes trop bien intégrés par les lecteurs et déstabilise et remettant en cause ses obligations en tant que dessinateur, il réalise des expériences qui défient les normes de la bande dessinée de manière générale.

- Assassination Classroom de Matsui Yusei et Tokyo Ghoul de Ishida Sui : ces deux titres font partie des plus rentables sur le marché en ce moment, derrière l’incontournable One Piece et les dérivés de Naruto.

- Emperor of the land of the rising sun de Yamagishi Ryoko : une exposition temporaire était dédiée à cette autrice qui s’est fait connaître avec la série Arabesque avant de reprendre l’histoire du Prince Shotoku, un personnage majeur de l’histoire nippone, en en faisant un personnage très androgyne.

Pratique

Situé dans le quartier central de Kyoto, le musée international du manga est vite devenu un incontournable des visites à faire là-bas pour les guides touristiques. Vous pouvez vous renseigner sur les conférences et événements qui y ont lieu sur leur site. L’entrée coûte 800 yen pour les adultes et étudiants, réductions uniquement pour les lycéens et en-dessous. Fermé le mercredi.