Le combat des pères célibataires au Japon

mercredi 24 mai 2017 / Phoebé Leroyer

S'il on évoque beaucoup le cas des mères célibataires dans les études sur la société japonaise, on parle très rarement de ces pères qui doivent s'occuper seuls de leurs familles.

Et pour cause, discrédités aux yeux de la société, les pères célibataires japonais sont les grands oubliés des actions sociales. Bien souvent dans une impasse financière, ces hommes essaient néanmoins aujourd'hui de faire revendiquer leurs droits.

Un manque de reconnaissance sociale

223 000 : c'est le nombre de pères célibataires qu'il existait en 2015 selon une étude réalisée par le Parti Libéral Démocrate, actuellement au pouvoir. C'est donc une fois et demi de plus qu'il y a 10 ans.

Parmi les raisons qui font que ces hommes se retrouvent seuls à élever leurs enfants : le divorce, le veuvage, et plus rarement, le départ volontaire de la mère.

C'est notamment ce qui s'est passé pour Hiroki Yoshida, interrogé par The Japan Times, et père de trois enfants, dont l'épouse a subitement pris le large en 2010 :

« Je ne pouvais pas l' [sa femme] enlever de mon esprit pendant les deux semaines qui suivirent, mais ensuite, j'ai pensé que je devais redescendre sur terre pour le bien de mes enfants » (The Japan Times)

Dès lors, Yoshida a dû faire face à une triste réalité : élever ses enfants seul lorsqu'on est un homme n'est pas encore bien accepté dans la société japonaise.

En effet, très patriarcale, cette dernière enclave encore les hommes et les femmes dans leurs rôles domestiques respectifs : faire vivre financièrement le foyer pour les uns, et s'occuper du dit-foyer pour les autres, comme le rappelle le sociologue Toshiyuki Tanaka, et le fondateur de l'association Fathering in Japan, Tetsuya Ando :

« Jusqu'au début des années 1990, seul les femmes recevaient des cours d'écologie domestique [à l'université], et les hommes ne considèrent donc pas que, ce qu'ils n'ont pas appris, fasse partie de leur rôle » (Tanaka, BBC)

« Pendant des centaines d'années, on a eu une vision traditionnelle des rôles masculins et féminins où les hommes travaillent et gagnent de l'argent, alors que l'éducation des enfants est considérée comme un travail féminin » (Ando, BBC)

L'homme à la maison ? Un objet encore plutôt fictionnel au Japon

Alors quand le schéma social n'est plus respecté, c'est à l'incompréhension que se heurtent les pères célibataires, comme le rappelle Tomoyuki Katayama, fondateur de Zenfushiren (abréviation de Zenkoku Fushi Katei Shien Renrakukai, ou Père Célibataire du Japon), une association pour la défense des droits de ces derniers :

« Quand des hommes perdent leurs épouses ou décident de s'occuper de leurs familles seuls, la société n'est pas vraiment tendre avec eux » (Ipsnews)

Et ce, notamment dans le lliolieu professionnel !

Considéré comme celui qui doit subvenir aux besoins de sa famille sans forcément prendre en charge l'éducation de sa progéniture, le père japonais est souvent incompris de ses managers lorsqu'il doit s'absenter subitement du travail, ces derniers ne concevant tout simplement pas que sa place soit auprès de son enfant malade plutôt qu'au bureau :

« On ne réalise pas la pression psychologique sous laquelle sont les pères célibataires, à cause à la fois du travail, et du fait qu'élever leurs enfants deviennent une priorité sur leurs carrières » explique le quotidien japonais Sankei Shimbun en 2011, « Si un enfant tombe subitement malade, une mère célibataire aura ainsi beaucoup plus de considération au travail qu'un père célibataire » (SopheliaJapan)

Rien n'est donc fait en entreprise pour que les pères célibataires puissent jouer sur les deux fronts. Pourtant, ce serait à long terme la situation la plus viable pour que ces hommes puissent pleinement accomplir leurs obligations de père et de salarié. C'est notamment ce que rappelle la sociologue Akemi Morita, professeure à l'université de Toyo :

« La solution pour les pères célibataires serait d’obtenir plus d’aide de leur employeur. Les pères célibataires, comme n’importe quelles autres familles relevant des défis (par exemple les familles à enfant à besoin spécifique), devraient avoir des avantages particuliers, tels que des horaires de travail flexibles en fonction des circonstances. Par exemple, ces horaires flexibles leur permettraient de partir s’occuper de leurs enfants, ou d’avoir facilement du temps libre quand ils tombent malade » (Nippon connection)

Le manque de reconnaissance sociale est alors ce qui pousse ces hommes à se renfermer sur eux-mêmes. En effet, dépréciés dans le milieu professionnel, ils n'osent pas revendiquer leurs droits, de peur de déplaire à ce système qui attend d'eux qu'ils soient de bons employés respectant la hiérarchie et ne comptant pas leurs heures de travail supplémentaire, là où il est socialement accepté pour une femme de demander des aménagements.

Bien plus qu'une peur de déplaire, demander de l'aide à son employeur ou à ses proches serait alors perçu comme un manquement à leur rôle social en tant qu'homme :

« Habituellement, les hommes ne veulent pas parler de choses qui n’ont pas de fin ou de solution, comme le problème du manque d’argent dans un environnement qui ne permet pas d’en gagner plus, ou de ne pas avoir le temps de s’occuper des tâches ménagères et de ne pas trouver de solutions immédiates. De ce fait, les pères célibataires essaient de résoudre leurs problèmes par eux-mêmes », rappelle Katayama (Nippon Connection).

L'isolement des pères célibataires au Japon, un problème de société

Dans l'incapacité de gérer de front leur foyer et leur carrière, beaucoup d'entre eux font alors le choix d'abandonner cette dernière pour s'occuper de leur famille, à l'image d'un des membres de l'association de Katayama :

« Il disait qu'il était incapable de jongler entre ses enfants et son travail prenant, et il a donc démissionné. Mais il ne pouvait pas retrouver d'emploi : les employeurs ne pensaient pas qu'un père célibataire avec un enfant en bas-âge serait un bon pari. Quand il a contacté l'association, il vivait sur ses économies et venait de se faire expulser de son appartement » (SopheliaJapan)

Incompris et reclus sur eux-mêmes, les pères célibataires doivent donc faire face à de nombreuses difficultés financières.

Une situation précaire

Selon une étude réalisée en 2016 par le Ministère des Affaires Sociales, 54 % des foyers monoparentaux au Japon (hommes et femmes confondus) vivrait en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 1,22 million de yens par an (9 792 euros).

Exclus des postes à responsabilités ou contraints aux petits boulots, les parents célibataires doivent alors bien souvent recourir aux aides sociales pour boucler leurs fins de mois.

Bien qu'un père célibataire gagne en moyenne plus qu'une mère dans la même situation, le Japon étant un pays où les mi-temps sont occupés à 70 % par les femmes, leurs revenus seraient en réalité quasiment identiques à la fin du mois. La raison ? Les hommes seraient beaucoup moins nombreux à bénéficier des aides financières.

En 2011, le Ministère de la Santé n'en recensait ainsi que 59 000. Soit près de trois fois moins que le nombre d'hommes éligibles aux aides sociales pour parents isolés. A contrario, la quasi-totalité des 1,24 million de mères célibataires que comptait le Japon la même année percevait ces aides.

Le plus aberrant ? Ces aides n'ont été ouvertes aux pères célibataires qu'en 2010, le gouvernement ne concevant pas que les hommes dans cette situation puissent en avoir besoin.

Si aujourd'hui les pères célibataires ont reçu la reconnaissance des services sociaux, ces aides ne sont pourtant pas suffisantes pour les sortir de la précarité. En effet, la somme attribuée par enfant diminue au fur et à mesure que le nombre de ces derniers augmente. On passe alors de 42 000 yens mensuels (337 euros) pour le premier enfant à charge, à 5 000 yens (40 euros) pour le second, pour finir par 3 000 yens (24 euros) par mois pour le troisième.

Pour rappel, selon le Ministère de l’Éducation, une école primaire publique coûterait en moyenne 73 000 yens (585 euros) par an, une école privée 240 000 yens (1 926 euros), un collège ou un lycée privé environ 420 000 yens (3 371 euros), et une université entre 500 000 yens (4 013 euros) pour un établissement public et 970 000 yens (7 785 euros) pour une faculté privée. De quoi rester perplexe sur le plafonnement si bas pour des allocations familiales…

Un récapitulatif des allocations accordées aux parents isolés par la mairie de Shinjuku (source : city.shinjuku.lg.jp)

Pourtant tout n'est pas noir pour les pères célibataires. Et leur situation délicate a finalement alarmé l'opinion publique, qui commence aujourd'hui à repenser la notion même de paternité.

La redéfinition contemporaine de la paternité : une lueur d'espoir pour les pères célibataires ?

Bien que la reconnaissance sociale des pères célibataires laisse encore à désirer, les mœurs concernant la paternité ont connues de grandes évolutions ces dernières années.

En 2008, apparaît ainsi le congé paternité. Établi initialement non pas pour inciter les hommes à passer plus de temps avec leurs familles, mais pour pousser les femmes à travailler plus dans un pays où la main d’œuvre commence sérieusement à décliner, le congé paternité autorise aujourd'hui les pères de famille à prendre jusqu'à 52 semaines de congés payés pour pouponner auprès de leurs épouses. Ils peuvent même depuis 2010 s'absenter jusqu'à une année s'il le faut, s'ils acceptent de ne percevoir que 58 % de leurs salaires. Un record dans les pays développés quand on sait par exemple qu'en France le congé paternité n'est en moyenne que de 10 semaines.

Pourtant, les jeunes pères n'étaient que 1,23 % à en profiter l'année de sa création. !  Aujourd'hui, ils ne dépasseraient toujours pas les 2,3 %. Un rejet quasi-total qu'il est encore une fois à mettre sur le dos de la norme sociale.

En effet, beaucoup de jeunes pères pensent encore que leur place n'est pas à la maison entre les couches et les biberons, mais bel et bien derrière leurs écrans d'ordinateur pendant que leurs conjointes s'occupent du nouveau membre de la famille. Un mode de pensée qui toucherait même les élites si l'on croit l'accueil qu'a recueillit Kensukue Miyazaki, ancien membre du Parti Libéral Démocrate, lorsqu'il a annoncé en 2016 qu'il prendrait un mois de congé paternité :

« L'atmosphère rend cela difficile [de partir en congé paternité] » dit-il « Il y a des personnes comme Mme Renho [leader du Parti Démocrate Progressiste] qui vous critique et des patrons qui vous harcèlent. Ils pensent que le congé paternité est juste un moyen de se reposer. Ils pensent que c'est simplement de sympathiques vacances. Il y a beaucoup de personnes de la vieille génération qui pensent comme cela » (Japan Times).

Kensuke Miyasaki est le premier homme politique a être parti en congé paternité au Japon (source : Japan Times)

Bien que le congé paternité soit encore peu populaire au Japon, un petit nombre d'entreprises essait tant bien que mal de s'inscrire dans cette lignée d'actions revalorisant la paternité.

Depuis peu, elles ont alors mis en place un système d'horaires modulables et poussent les pères de famille a sortir plus tôt du bureau pour se consacrer à leurs foyers. Mais là encore, bien que l'idée leur paraissent séduisante, peu de salariés osent profiter de cet avantage, de peur d'être mal vu de leurs collègues :

« Nous ne sommes pas comme nos pères – je n'ai jamais vu le mien à la maison. Nous VOULONS nous impliquer [dans l'éducation des enfants], mais nos situations professionnelles rendent les choses difficiles. Nous ne pouvons tout simplement pas partir quand on le veut et espérer que tout le monde le comprenne » (Un père de famille, interrogé par le site Education in Japan)

Cette réalité fait alors écho aux nouveaux modèles de paternité qui ont récemment vu le jour sur l'archipel.

En effet, dans son essai “L’homme qui n’élève pas ses enfants ne devrait pas être appelé un père” ? Les tendances du discours sur la paternité et le dilemme paternel au Japon, Taga Futoshi, chercheur à l'université du Kansai, souligne l'émergence de nouvelles tendances paternelles au Japon.

Allant du père « soigneur » désignant l'ikumen japonais (mélange des mots ''men'' et ''ikuji'' 育児signifiant puériculture) s'impliquant dans l'éducation des enfants à minima, en passant par le père « socialisateur » pour qui le simple fait de prendre le repas du soir en famille, en costume trois pièces suffirait à donner aux enfants un modèle social à suivre (à savoir celui du bon citoyen qui travaille), les Japonais tendent de s'affranchir du modèle traditionnel du père « pourvoyeur », restreignant son rôle à celui de réservoir financier, et dominant encore les mœurs actuelles.

Penser autrement, c'est peut-être la solution la plus efficace pour tenter de faire évoluer les choses. Et c'est notamment ce qu'essaient de faire aujourd'hui de nombreuses associations pour les droits des parents célibataires.

Militant pour que ces derniers aient plus de reconnaissance sociale et d'aides gouvernementales, elles n'hésitent alors pas à faire pression sur les lobbies politiques pour faire entendre la voix de ces personnes à qui on ne veut pas donner la parole. En 2015, l'une d'elle a même ainsi envoyé une pétition au Parti Libéral Démocrate dans le but de demander l'augmentation des subventions accordées à la naissance des deuxième et troisième enfants. Pétition qui, malgré tout, est restée sans suite.

De leur côté, les pères célibataires disposent de plusieurs associations pour les soutenir et les aiguiller dans leur quotidien. C'est notamment le cas de l'association Zenfushiren fondée par Tomoyuki Katayama.

S'étant retrouvé lui aussi célibataire en 2005 avec deux enfants à charge, le trentenaire a alors décidé de monter sa propre association en 2009 après qu'un homme dans une situation similaire à la sienne, ne sachant comme joindre les deux bouts, lui ait confié ses idées suicidaires.

Aujourd'hui, il aide ainsi les membres de son association à entamer les démarches pour bénéficier d'aides gouvernementales, met en place des gardes d'enfants bénévoles pour les pères travaillant à temps complet, et organise des activités pères-fils, comme des sorties culturelles de groupe ou des cours de cuisine par exemple, pour aider les pères de famille à rompre avec l'isolement.

Basée à Niigata, l'association a même lancé une action d'aide pour les hommes du Tohoku s'étant retrouvés veufs au lendemain du tsunami de 2011.

Sources

AKAISHI Chieko, « Les mères célibataires japonaises », nippon.com, 2015.
BRASOR Philip, TSUBUKU Masako, « No relief in sight for Japan's poor single-parents families », Japantimes.co.jp, 2015.
BRIEF.ME (coll.), « Le congé paternité mal vu au Japon », brief.me, 2016.
CCI FRANCE JAPON (coll.), « Repères: congé paternité », m.ccifj.or.jp, 2016.
CETTOUR ROSE, Dominique, « Japon: la pauvreté des femmes prend de l'ampleur », Geopolis.francetvinfo.fr, 2016.
KABUCHI Suvendrini, « Japan: aftershocks hit single fathers », Ipsnews.net, 2011.
MARUKO Mami, « Single fathers emergre from shadows », Japantimes.co.jp, 2014.
OI Mariko, « Should a male politician be allowed to take paternity leave? », bbc.com, 2016.
REYNOLDS Isabel, TAKAHASHI Maiko, « Japanese lawmakers 's paternity leave clashed with men stay at work mindset », Japantimes.co.jp, 2016.
SETH Radhika, « Collective voices: single dads come together and fight for equal rights », Japandailypress.com, 2012.
SOPHELIA (pseud.), « fatherhood, ikumen and Japan's single dads », Sopheliajapan.blogspot.jp, 2014.
SPRINGBOARD JAPAN (coll.), « Single fathers of Japan Unite », Springboardjapan.com, 2016.
TAGA Futoshi, « “L’homme qui n’élève pas ses enfants ne devrait pas être appelé un père” ? Les tendances du discours sur la paternité et le dilemme paternel au Japon », Recherches sociologiques et anthropologiques, 2007. p. 27-45.