Rencontre avec la spécialiste française du kintsugi, l'art japonais de réparer les objets à l'or

Réparer ce qui est brisé.
jeudi 30 juin 2016 / Dorine Ragoub

Si le mot "kintsugi" ne vous évoque pas grand chose, souvenez-vous de l'artisan Kunio Nakamura dont on vous avait parlé sur DozoDomo lors des séismes de Kumamoto. Grâce à cet élan de générosité de la part de Monsieur Nakamura, nous avions tous pu constater la force et la beauté de l'art du kintusgi, réparant sans relâche ce qui a été brisé, redonnant naissance aux objets qui semblaient perdus à jamais. Le mot kintsugi (金継ぎ) est un mot japonais, et il signifie "jointure en or".
L'équipe de DozoDomo est allé à la rencontre de la spécialiste du kintsugi en France, Myriam Greff, qui a bien voulu partager sa passion avec nous afin de nous éclaircir sur les principes de cet art si singulier, émouvant et fascinant.

Gohon Chawan

Gohon Chawan

DozoDomo : Quel est ton parcours professionnel ?

J'ai fait un master de restauration-conservation du patrimoine à l'Ecole de Condé (Paris). J'ai travaillé essentiellement pour les musées et les antiquaires jusqu'en 2014, date à laquelle je me suis officiellement spécialisée dans la technique du kintsugi.

DozoDomo : Comment as-tu eu l'idée de te spécialiser dans l'art du kintsugi?

Pour faire une restauration illusionniste, on est presque toujours obligé de repeindre une partie de l’œuvre à l’aérographe. On déborde donc sur les parties saines. Après 10 ans de pratique, j'en ai eu marre de devoir masquer les cassures, j'avais l'impression de manquer de respect à l'objet. Je me suis souvenue de la technique du kintsugi que j'avais pu admirer au Musée Guimet pendant ma première année d'étude. En outre, le kintsugi n'utilise que des produits naturels et non polluants, ce qui a achevé de me convaincre. C'est aussi la seule technique de restauration qui permet de réutiliser l'objet, ce qui est plutôt agréable quand il s'agit d'une céramique utilitaire.

Makienaoshi

Makienaoshi

DozoDomo : Peux-tu nous expliquer en quoi consiste les différentes branches du kintsugi, comme celles que tu proposes dans ton atelier, le gintsugi, le urushitsugi et le yobitsugi ?

Tsugi signifie "jointures".
Le kin-tsugi est la restauration à l'or et c'est clairement la plus demandée !

Le gin-tsugi signifie " jointures à l'argent", elle est un tout petit peu moins onéreuse mais c'est souvent un choix d'harmonie des couleurs qui va pousser vers l'argent plutôt que l'or.

L'urushi-tsugi est une restauration à la laque naturelle (urushi), c'est à dire qu'il n'y a ni or, ni argent. La couleur est marron-rouge foncé. C'est une technique qui est souvent utilisée à l'intérieur d'une tasse par exemple car il est difficile d'y poser de l'or en raison de la faible ouverture !

Le yobi-tsugi est la réutilisation d'un tesson provenant d'une autre céramique pour combler une lacune. Il est forcément associé au gin- ou au kin-tsugi.

Makienaoshi

Makienaoshi

DozoDomo : Lors de ton apprentissage avec un maître japonais, quel a été le meilleur souvenir que tu aies gardé ?

Ma première pose d'or. Enfin, la première que j'ai réussie ! Il y a toujours de la magie quand on polit l'or et qu'il se met à briller.

DozoDomo : Tu as appris le kintsugi en accord avec les principes de la philosophie wasi-sabi, pourrais-tu nous
dire en quoi cela consiste ?

Le wabi-sabi est une philosophie qui apparait au 12e siècle, le kintsugi date quant à lui du 15e siècle. Il relie à la fois la simplicité et le goût pour les choses vieillies, abîmées. C'est une philosophie complexe dont nous pourrions débattre pendant des heures. Pour faire simple, quand je fais un kintsugi, je le laisse un peu vivre. Je n'essaie pas de grossir ou diminuer l'or pour des raisons esthétiques ; de refaire des courbes, etc. Je prends l'objet tel qu'il est et je ne doute jamais que ces blessures seront très belles au final.

kintsugi france

DozoDomo : Quelle est la restauration la plus exigeante que tu aies à faire dans ton atelier ?

Je viens d'achever la restauration d'une bague en jade chinoise du 19e siècle. Cette restauration a été particulièrement complexe pour de nombreuses raisons. Tout d'abord , l'objet est petit et en jade (ce qui est très différent de la céramique). Ma cliente souhaitait porter cette bague au quotidien, donc il a fallu anticiper et réfléchir en amont à la solidité du collage et de l'or. De plus, l'art du kintsugi consiste aussi à faire un beau bourlet d'or et dans ce cas là, il fallait que tout soit parfaitement plat pour ne pas réduire la taille de l'anneau. Ce fut une superbe expérience.

DozoDomo : Quel est le maître kintsugi dont tu admires le plus le travail ?

Mon artiste préféré est Haruka Hashimoto, c'est un laqueur reconnu de tous.

kintsugi_1

DozoDomo : Sur ton site il y a une boutique où on peut admirer tes créations, quelle est la pièce dont tu es la plus fière ?

C'est souvent la dernière pièce dont on est la plus fière... Ma préférée est donc le soliflore en porcelaine noire avec le haiku de Bashò car il est à la frontière entre restauration et création artistique.

Soliflore en porcelaine noire avec haiku de Bashō Matsuo (1644-1694): Cette solitude, Viendrais-tu la partager? Feuille de paulownia

Soliflore en porcelaine noire avec haiku de Bashō Matsuo (1644-1694):
Cette solitude,
Viendrais-tu la partager?
Feuille de paulownia

Soliflore en porcelaine noire avec haiku de Bashō Matsuo (1644-1694): Cette solitude, Viendrais-tu la partager? Feuille de paulownia

L'équipe de DozoDomo te remercie Myriam de nous avoir accordé de ton temps, et d'avoir offert à nos lecteurs la possibilité d'acquérir une de tes créations.

Pour participer au concours organisé par DozoDomo et Atelier Kintsugi, et tenter de remporter ce bol "kintsugi", suivez les instructions inscrites ci-dessous et rendez-vous sur la page facebook de l'artiste pour encore plus d'images.

Myriam Greff cherche quotidiennement à faire découvrir cet art séculaire japonais et à exposer son travail. N'hésitez pas à la contacter directement si vous souhaitez l'accueillir lors d'une exposition ou d'un salon.