Entretien avec Grégoire Hellot pour les 10 ans de Kurokawa

samedi 11 juillet 2015 / Motoko

En septembre 2005, les éditions Kurokawa se lancent sur le marché du manga. Derrière ce nouvel éditeur on trouve Univers Poche, le plus gros éditeur de livres de poche de France (Pocket et 10/18…). À l’occasion des dix ans de Kurokawa, Grégoire Hellot, le directeur de collection des éditions, revient sur les débuts, la ligne éditoriale, le manga numérique et plein d’autres choses encore.

En 2004, Univers Poche décide de se lancer dans l’aventure du manga. Comment se sont passés les débuts ?

"Même si la direction avait décidé de se lancer dans le manga, il y avait une méconnaissance du sujet chez certains employés. Cela nous a obligé à avoir quelques petites discussions en interne pour leur expliquer ce qu’était le manga. Il ne faut pas oublier que le Japon c’est l’autre bout du monde et qu’il y a une grosse différence culturelle, donc il a fallu expliquer cela et qu’on n’allait pas faire des trucs avec des petites filles à gros seins, aux cheveux roses, et qui se faisaient violer par des tentacules.

C’est ce qu’on retient mais c’est une frange minuscule de la production japonaise. C’est comme si les japonais partaient du principe que tous les films français étaient du Gaspard Noé, parce que c’est celui qui les a le plus choqués. Ce serait ridicule."

Vous vous êtes ensuite rendus au Japon afin de rencontrer les éditeurs japonais en vue d’une collaboration. Comment avez-vous été accueillis ?

"Une fois que tout le monde a bien compris le projet, chez Univers Poche, il a fallu partir au Japon, délicatement proposer aux éditeurs japonais, mais surtout les convaincre de travailler avec nous, alors que nous n’existions pas encore. Cela a été un peu dur au début, mais nous avions une proposition qui était très différente de ce qui existait à l’époque.

Univers Poche est le numéro un du livre de poche en France, donc le but était de faire des mangas qui s’adressent à un public qui n’en lisait pas forcément. Kōdansha Ltd., l’éditeur de Ippo, L’attaque des Titans…, nous a dit qu’il avait toujours rêvé de travailler avec des gens comme nous, et il nous a donné Kimi wa pet pour essayer. Le fait de travailler avec Kōdansha Ltd. a tout débloqué, car c’est l’une des plus grosses maisons d’édition au Japon, et les autres éditeurs ont rapidement accepté de travailler avec nous."

Afin de mieux connaître le lectorat français, vous êtes allé à la Fnac pour "espionner" les lecteurs de manga. Qu’est-ce que cela vous a appris ?

"Ce qui m’intéressait c’était de voir les habitudes de consommation. Ce qui m’a marqué, c’est de voir un jeune garçon passer son après-midi à la Fnac, lire tout Olive et Tom, et n’acheter qu’un tome. Mais ce n’était pas le tome 1, il a pris celui qui l’intéressait le plus.
J’ai remarqué en regardant d’autres personnes lire, qu’ils lisaient une fois très vite et qu’ensuite, ils revenaient sur les passages marquants, les scènes poignantes. En sachant ce que les lecteurs ressentent et recherchent, on peut plus facilement affiner notre offre."

La ligne éditoriale de Kurokawa est assez vaste. Comment choisissez-vous vos mangas ?

"Je me demande toujours, est-ce que l’on peut mettre ce manga dans les mains de quelqu’un qui n’en a jamais lu ? C’est mon crédo de base parce qu’il faut être grand public et que j’aime bien faire découvrir des choses aux gens. Quand je choisis un manga, je regarde si éditorialement il est pertinent, s’il est bien dessiné parce que si c’est mal fait cela ne marchera jamais, exception faite de L’attaque des Titans, dont le dessin animé est sorti avant. Quand je lis le manga je me demande tout de suite comment on va le positionner, et c’est ça la phase la plus importante."

© Hikaru Nakamura / Kodansha

© Hikaru Nakamura / Kodansha

Les vacances de Jésus et Bouddha remporte un franc succès. Pourtant, il n’a pas été facile pour les éditions Kurokawa de le sortir. Pourquoi ?

"Cela a été très très long, plus d’un an et demi, avant de pouvoir le sortir. L’auteur ne voulait pas que le manga sorte du pays et avait très peur de la France parce que pour le Japon nous sommes un pays où il y a beaucoup d’églises et qu’elle craignait des mauvaises réactions. Nous avons mis du temps à lui expliquer que tout allait bien se passer, mais les échanges stagnaient. Je lui ai donc envoyé une couverture de Charlie Hedbo où Jésus sodomisait Dieu qui sodomisait le Saint Esprit. Cela les a convaincus.
Autre souci, le problème de traduction des jeux de mots et de l’humour. J’ai pris une sélection de gag japonais, je les ai traduits en français et je les ai retraduits en japonais en expliquant comment je les avais traduits et pourquoi c’était drôle."

Pourquoi une collection jeunesse ?

"Je voulais faire des mangas pour enfants depuis longtemps. Depuis plusieurs années, le marché du manga est en baisse parce que la première génération est de plus en plus occupée et donc achète moins de manga. La transition ne s’était pas encore faite avec la génération suivante.

Je pense que les enfants ne sont pas très sollicités au niveau japanime à la télévision et quand ils le sont c’est plus avec des titres pour adolescents. Je me suis dit que si les enfants lisaient des mangas, ados ils liraient des shonen, adultes des seinen… et nous allons nous renouveler.

Nous avons réussi à débloquer les droits de Pokemon et Inazuma et nous avons réussi à toucher les enfants directement. Parmi les gros succès des titres pour enfants, Chocola et Vanilla, dont nous avons vendu plus de 80.000 tomes 1."

Nozokiana n’est pas un manga érotique !

"Quand on l’a sorti beaucoup se sont demandés pourquoi on faisait du cul. En fait, Nozokiana c’est un manga dont je suis très fier. Ce n’est pas un manga de cul ou érotique, mais un thriller psychologique avec du sexe.

Ma grande fierté c’est de voir que les libraires généralistes le rangent au rayon érotique alors qu’habituellement il n’y a jamais de manga dans ce rayon. Autre fierté, la grande majorité des lecteurs de Nozokiana sont des lectrices. On est donc au-delà de l’objet de fantasme. La traductrice m’a dit que ce qu’elle aimait beaucoup c’est que les héroïnes étaient des femmes fortes qui avaient le contrôle. On est loin de l’objet sexuel."

Le manga numérique, un marché d’avenir en plein développement

"On est à une période charnière du manga numérique. Aujourd’hui, les gens ont des tablettes et aimeraient bien lire des mangas dessus, mais les éditeurs japonais sont un peu lents à la détente. Le rôle de l’éditeur ce n’est pas d’imposer des choses mais de répondre à une demande.

Nous sommes en train de débloquer les choses, mais cela a pris du temps car le modèle économique japonais est très différent de celui de la France. Pour Japan expo nous avons lancé plus de 80 titres en numérique.

On veut dire aux lecteurs que c’est forcément plus cher que gratuit, mais c’est de meilleure qualité. Ce sont des fichiers en haute définition et sans DRM (sauf si l’achat se fait sur Apple.) Je pense que le numérique est important parce qu’on a un public de trentenaire qui n’a pas le temps d’aller acheter les livres, et qui ont la flemme de télécharger.

D’ici la fin de l’année 2015, nous allons aussi débloquer tout Ippo. Nous voudrions aussi proposer des packs afin de pouvoir acheter toute la collection."