Rencontre avec Kristof Sagna, réalisateur du court métrage Savage Night

dimanche 31 mai 2015 / Amélie-Marie Nishizawa
Kristof Sagna, en train de sauver le Japon d'une attaque extraterrestre...

Lors de mon entretien avec les tatoueurs Garyo et Myriam, ils m’avaient fait part de leur collaboration avec un réalisateur français, Kristof Sagna, pour un court métrage nommé "Savage Night". C’est sur une terrasse de boulangerie à Komagome, quartier agréable et calme de Tokyo, que j’ai fait sa connaissance. Bienvenue dans le monde du cinéma à la japonaise.

Bonjour Kristof, et merci d’avoir accepté cet entretien. Pour commencer, pourrais-tu parler un peu de tes origines ?

Je suis né, ai grandi et vivais en banlieue parisienne. Dès l’âge de 4 ans j’ai commencé à voyager en Afrique, ma mère étant sénégalaise. Lorsque j’étais plus jeune, je pratiquais les arts martiaux chinois et juste après mon bac je suis parti en Chine presque deux mois au temple de Shaolin. Ce fut mon premier contact avec l’Asie, à base de pieds dans les dents, de coup de tête, de balayettes et de manchettes… Ce qui est marrant c’est que quand j’étais là-bas, parfois je me disais « Le Japon est pas loin d’ici ».

Du temple de Shaolin à la mégalopole Tokyoite, il n’y avait qu’un pas (rires). Pourquoi s’être installé au Japon ?

Le Japon me faisait déjà rêver quand j’étais gosse, comme beaucoup de gens de ma génération d’ailleurs, à cause des animés et des jeux vidéo. Je suis venu pour la première fois en 2010 avec un ami pour un road trip. Quoiqu’il arrive dans ma vie, je m’étais fixé pour but de m’installer à l’étranger passé 30 ans. Lors de ce premier voyage dans l’archipel, j’ai compris que j’y ferai ma vie. C’est difficile à expliquer, loin des motivations qui me poussaient à m’expatrier. C’était une évidence, ma place est au Japon. Cette sensation ne m’a pas quitté depuis mon déménagement. Après deux ans de vie à la japonaise, j’ai finalement compris que mon coup de foudre pour le Japon prend racine dans son insularité : je souhaitais vivre près de l’océan, dans une culture influencée par la mer. La Nouvelle-Zélande m’aurait par exemple beaucoup plu. Seulement mon histoire personnelle m’a amené au Japon. J’habite à Tokyo, mais je me rends à la mer au moins deux fois par mois. Mon but est de m’en rapprocher encore plus, de pouvoir m’y rendre tous les jours si ça me chante. La mer c’est le seul vrai espace de liberté, plus j’avance dans la vie plus j’en ai besoin et le Japon m’offre ça.

Le Japon t’attire en tant qu’île, avec cette idée d’évasion que le bord de mer procure, la société japonaise n’est pourtant pas idéale pour les escapades, avec des rythmes effrénés de travail. Comment arrives-tu à concilier ces deux aspects ?

C’est très vrai, et en ce sens mon cas est un peu particulier. Je fréquente la majeure partie du temps des artistes, des marginaux. Si j’étais un salaryman, mon avis serait probablement bien différent, j’aurais vite déchanté, avec ou sans l’océan… Travailler dans un bureau était déjà impossible pour moi en France, alors au Japon, je ne l’imagine même pas. Quand je suis arrivé, je me suis trouvé un boulot de serveur dans un restaurant, je me suis fait viré au bout de 24 heures… Et quand je parle avec certains amis qui bossent 12 heures par jours 6 jours sur 7 avec des collègues qui ne vous adressent presque pas la parole et qui passent leur temps libre à dormir, j’ai juste envie de me faire harakiri à leur place. Mon cas n'est donc vraiment pas représentatif de la majorité des gens ici et je serais donc de très mauvais conseil.

Voir la vie différemment n’est pas forcément porteur de mauvais conseil. Qu’aurais-tu à dire à quelqu’un qui arrive au Japon ?

Si je devais donner un conseil, c’est de « les avoir bien accrochés » parce que ça va sérieusement secouer, et pas seulement à cause des séismes et des typhons. Les Japonais sont polis, c’est vrai, mais personne ne viendra vous chercher pour quoique ce soit. S'ils ne sentent pas que vous représentez une opportunité pour eux, alors ça sera très compliqué pour vous. Vous venez dans leur pays, la majorité s’en fout totalement et la minorité aura des à priori sur vous pour ça. Alors ayez confiance en vous, donnez le meilleur de vous même et partagez, arrivera ce qui arrivera. Pour le reste, les Japonais sont des êtres humains comme les autres, avec toutes les qualités et les défauts que cela implique. La preuve, je me suis récemment fait percuté par un cycliste alors que je traversais la rue. C’était un vieil homme, il est descendu de son vélo en pestant que j’étais un sale étranger qui ne s’excusait même pas. Je lui ai dit qu’il était en tord, il m’a frappé à plusieurs reprises, devant tout le monde, puis il est parti. Face à cette scène, des gens sont venus me voir en me demandant pourquoi je ne m’étais pas défendu et pourquoi je n’allais pas au commissariat. Je leur ai dit que je n’avais pas de temps à perdre, je ne frappais pas les personnes âgées, surtout quand il s’agit d’un vieil homme trop tremblant dans ses coups pour faire mal. Certaines des personnes présentes m’ont invité à boire un coup et on a fini bourré à la bière le soir même… Enfin plus eux que moi car je tiens beaucoup mieux l’alcool…

Cela semble plutôt sage (rires). En dehors de ton travail (professeur dans une école maternelle internationale), ta passion, et ton but dans la vie, c’est le cinéma. Comment as-tu débuté dans le milieu ?

Il y a 15 ans, j’ai fait mes premiers pas comme acteur au théâtre. J’ai été formé par Raphael Sikorski et Madeleine Marion de la Comédie-Française. Très vite, je me suis mis à écrire des scénarios, pour de jeunes réalisateurs aujourd’hui en train de percer. J’ai réalisé que plus que jouer, passer derrière la caméra me plaisait. Je me sentais capable de passer à la réalisation, et j’ai sauté le pas. La suite me dira si j’ai eu raison.

Le cinéma japonais est-il une influence ?

Sincèrement ? Non. À part Akira Kurosawa, ainsi que les films de Takeshi Kitano, dans sa période années 90, je ne connais pas très bien le cinéma japonais. Je m’y intéresse de plus en plus, notamment pour des perles artistiques comme « l’île Nue »  de Kanetô Shindô, mais je ne me sens pas particulièrement influencé.

Il est temps d’aborder ton court métrage, Savage Night, réalisé à Tokyo. Quand as-tu muri ce projet ?

J’avais auparavant tourné un premier court-métrage sans équipe avec des amis. Je voulais poursuivre cette expérience, avec un film de 20 minutes pour lequel j’aurai une structure de production et un staff technique conséquent, ainsi qu’un beau casting. Exactement au même moment, j’ai décidé de partir pour le Japon. J’avais une esquisse d’histoire sur une prostituée malienne à Paris, j’ai simplement approfondi l’idée et l’ai adaptée au contexte japonais.

Pour obtenir ces conditions de production, tu as réussi dans la course au financement, non seulement en France, mais aussi au Japon. Quels sont les sociétés qui t’ont soutenu ?

Mon film est une co-production entre une société Japonaise, WEDOVIDEO et une société française, OFFSHORE PRODUCTION. Le film a été intégralement financé par des investisseurs privés en France, puis nous avons eu le soutien de nombreuses sociétés au Japon.

En ce qui concerne le casting, tu as réussi la prouesse d’avoir des stars à l’affiche de Savage Night, en particulier Shinobu Terajima. Comment as-tu réussi ton coup ?

Une amie mannequin avait tourné pour le réalisateur japonais Koji Wakamatsu. Par curiosité, j’ai visionné son travail, notamment le film "Le Soldat de Dieu" avec Shinobu Terajima. Shinobu a obtenu l’ours de Berlin de la meilleure actrice pour ce film. J’ai réussi à entrer en contact avec son entourage bien avant de partir au Japon. Je n’avais pas un centime pour faire mon film à ce moment là, mais je lui ai dit que si elle me donnait son accord de principe, je me pointais dans un an au Japon avec l’argent pour le faire. Evidemment, au départ elle a été sceptique, mais je l’ai fait. J’ai pu gagner sa confiance et on a fait le film. C’est un trait de caractère japonais que j’adore. Lorsqu’ils disent qu’ils vont faire quelque chose, ils le font. Ils ne perdent pas de temps à raconter leur vie. Dans mon cas, on parle quand même d’un jeune réalisateur étranger inconnu et d’une actrice que tout le monde connaît au Japon. Elle n’avait pas grand-chose à gagner dans cette histoire, jamais je n’oublierai qu’elle m’a dit oui alors que je n’avais qu’un scénario à lui offrir, et rien de plus.

Quels sont les détails techniques du tournage que tu peux partager avec nous ?

J’ai tourné le film à Tokyo et Yokosuka. Concernant Tokyo, les lieux de tournages furent Omotesando et Shinjuku. J’ai voulu éviter les clichés et rendre le tout réaliste. Le fait de vivre au Japon a bien sûr aidé. J’ai tourné le film en Black Magic 4k et en Black Magic Pocket, ce sont des caméras assez bon marché qui permettent de faire des choses intéressantes , surtout quand on a un tout petit budget. L’idée était d’utiliser ces caméras différemment, par exemple la black magic pocket était uniquement pour de la vue subjective. Le film a été tourné en 4 jours, j’ai fait tout le montage et l’étalonnage dans les locaux de Wedovideo, j’ai ensuite travaillé avec mon équipe en France sur toute la partie son, le montage son, la bande originale et le mixage son du film.

Comment as-tu fait la rencontre de Garyo et Myriam ?

Au départ je devais travailler avec le tatoueur des films de Takeshi Kitano. Mais sur la même période, Kitano commençait de son côté un tournage dans le Kansaï et ne pouvait pas le libérer. Du coup, j’ai demandé à ma production si elle connaissait des gens. J’ai rencontré Anne Ferrero qui travaille aussi pour la chaîne NOLIFE. Lors d’une soirée elle m’a présenté Garyo et on a accroché tout de suite. Cet artiste tatoueur est le parfait exemple du genre de personne que j’aime rencontrer et que je fréquente au Japon.

Nous avons eu la chance de pouvoir visionner Savage Night, et la bande son est superbe. Peux-tu nous en dire plus ?

La musique du film est composée par REKSIDER, c’est un ami de lycée qui compose aujourd’hui pour de très beaux projets en France et à l’étranger. On peut découvrir son travail sur iTunes et les autres plateformes de musique en ligne.

As-tu des anecdotes à partager avec nos lecteurs ?

Parmi les anecdotes à retenir, j’en compte deux. La première concerne le recrutement de certains figurants pour faire les yakuzas. Certains sont des acteurs, d’autres non… J’ai été les chercher dans des salles de musculation ! L’autre anecdote est une journée de tournage que j’ai faite en bord de mer. La principale difficulté que j’ai rencontré ce jour là, était des faucons qui essayaient de nous attaquer et de prendre les optiques de la camera. Quand je lançais les prises, j’avais une pierre dans une main et un bâton dans l’autre pour leur souhaiter la bienvenue.

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Kristof Sagna

La dernière anecdote semble épique (rires). Tu as évoqué l’éventuelle participation à des festivals, lesquels en particulier ?

Au Japon comme en France, les producteurs travaillent à l’inscription du film en festivals. Pour la métropole, on est en contact avec UNIFRANCE qui vient de le sélectionner dans son Best of 2015 pour le festival Short Short à Tokyo. J’espère que le film fera le plus de festivals possible pour qu’un maximum de gens puisse le voir. Libre à eux de l’aimer ou non.

Un grand merci à Kristof Sagna d’avoir répondu à nos questions et dévoilé son travail de réalisation.