À la rencontre de Garyô : artiste tatoueur japonais

Découvrez un studio de tatouage à Tokyo
jeudi 12 mars 2015 / Amélie-Marie Nishizawa

Associé pendant des décennies au crime organisé, le tatouage au Japon peine à se mettre à découvert. Historiquement, l'irezumi, tatouage traditionnel japonais, a déjà une connotation ambivalente, entre prestige du héros ou inversement, punition du criminel. Durant l'ère Edo (1600 – 1868) la signification de l'irezumi s'élargit pour devenir un art décoratif mais il est interdit à l'ère Meiji (1868 - 1912). Si le ban sur le tatouage est levé en 1945 avec l'occupation américaine, il est devenu le symbole des yakuzas. Beaucoup d'établissements publics interdisent l'entrée des gens tatoués dans les années 50. Depuis, le tatouage peine à se réhabiliter. Populaire auprès des jeunes, mais mal vu par les japonais en général, l'art de l'irezumi perdure néanmoins, transmis de maître à apprenti. Si les studios n'ont pas pignon sur rue comme en Europe, le bouche à oreille permet aux quelques 300 artistes tatoueurs de l'archipel de vivre de leur art. Souhaitant en savoir plus sur le milieu du tatouage à la japonaise, je suis allée à la rencontre de Garyô et Myriam, qui m'ont ouvert les portes de leur studio, au nord de Tokyo.

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Autocollants - © studio Garyô

Vous êtes tous les deux tatoueurs. Ce n'est pas vraiment une activité commune, en particulier au Japon. Aviez-vous la vocation ? 

Garyô : J'ai grandi à Sendai, une ville associée au rock, comme Toyama. Je ne sais pas vraiment pourquoi d'ailleurs. C'est une question d'image, probablement liée à la présence de motards, de gars qui aimaient la bagarre et le rock. Tout le monde y jouait du rock. Je ne m'y connaissais pas vraiment quand j'étais gamin. J'aimais les jouets agressifs, les robots, les pistolets en plastique. Je me passionnais pour le catch. L'entrée sur le ring des lutteurs se faisait avec des morceaux de rock, ça m'a beaucoup marqué. Ce qui m'a amené au tatouage, c'est vraiment cette atmosphère musicale dans laquelle je grandissais. C'était l'époque du hard rock et du métal comme Iron Maiden, Kiss, mais lorsque j'ai pris ma première guitare, c'est du punk que j'ai commencé à jouer. J'écoutais alors Black Flag, Misfits, Circle Jerks. Je traînais avec les copains. Nous n'étions pas des délinquants, juste des gamins plutôt éloignés de l'adolescence studieuse japonaise et dès le collège, j'ai commencé à sécher les cours pour faire de la musique.

Myriam : Tu étais un vrai petit sauvage ! (rire)

Garyô : La musique est très importante pour moi, aussi importante que le tatouage. Je joue dans un groupe d'ailleurs. Et tous les soirs je passe une heure avec mes guitares, dans mon local. J'ai de la chance, cela ne dérange pas nos voisins. Pour en revenir au tatouage, mes artistes préférés étaient tatoués, je pouvais le voir sur les photographies que je trouvais dans les albums, et c'est naturellement que j'ai eu envie de leur ressembler. J'avais 16 ans pour mon premier - un démon, oni, sur le bras, bien qu'il faille avoir 18 ans. J'ai menti sur mon identité et c'est passé. J'ai eu de la chance. Lorsque je suis devenu adulte, bien sûr, je me suis retrouvé face à un avenir délicat. Trouver un travail avec des tatouages était impossible. Je n'avais pas vraiment le choix. Je suis devenu tatoueur.

DozoDomo : Comment devient-on tatoueur alors ?

"Je n'avais pas vraiment le choix. Je suis devenu tatoueur"

Garyô : Je ne savais vraiment pas dessiner. Alors j'ai dessiné du matin jusqu'au soir, pendant des heures. J'ai pas mal souffert. On apprend pas le dessin en un claquement de doigt. Tous les jours, pendant plusieurs années je me suis entraîné. J'ai finalement eu un maître qui m'a pris comme apprenti. J'ai pratiqué le tatouage sous son aile plusieurs années dans les préfectures de Gunma et Saitama. Le problème dans la relation maître - apprenti, c'est qu'il arrive un moment où il faut se séparer. Je voulais monter à Tokyo, il me le déconseillait. On s'est quitté un peu fâché. C'est dommage, mais je crois que c'est inéluctable. Finalement, j'ai eu confiance en mes capacités, et je suis monté sur Tokyo ouvrir mon propre studio.

DozoDomo : Pourquoi Tokyo ?

Garyô : C'était un défi parce qu'à Tokyo, les tatoueurs ce n'est pas ce qui manque. Certains sont très connus, et se faire une place est très difficile. Mon maître me conseillait d'aller dans une petite ville, dans une autre région, et de m'y faire un nom. Mais cela voulait dire s'associer aux yakuzas... Pour moi, venir à Tokyo était un moyen de savoir si oui ou non j'avais le talent pour me faire une place !

DozoDomo : As-tu réussi à te faire un nom ? Est-ce le studio que tu as maintenant ?

Garyô : Je ne sais pas si j'ai réussi à me faire un nom auprès des japonais, mais auprès des étrangers, je l'espère !

Myriam : Garyô est passé par plusieurs studios avant celui que nous avons aujourd'hui, il a notamment travaillé dans un studio qui a pignon sur rue à Koenji. Désormais, nous projetons de déménager. Ce n'est pas encore décidé, mais nous avons besoin de plus de place. Nous voudrions un grand local.

DozoDomo : Tu tatoues aussi, est-ce ce que tu voulais toujours faire ?

Myriam : J'avais déjà pas mal de tatouages, et j'étais passionnée de dessin. Manquant de confiance en mon talent, je ne pensais pourtant pas me lancer dans le milieu. Garyô m'a donné confiance en moi, m'a appris le tatouage en parallèle de mon travail (ndlr : en école maternelle). En ce moment, je suis en congé maternité, mais je m'occupe beaucoup du studio. Je gère toute la partie administration : les rendez-vous, la promotion en français et anglais du site et la traduction des demandes de nos clients. Cela fait plus de 10 ans que j'étudie le japonais (3 années en lycée, 2 à l'université, auquel s'ajoute un séjour universitaire à Nara). Parler 3 langues permet au studio d'avoir une clientèle étrangère.

© studio Garyô

© Studio Garyô

Ce choix de vie a-t-il été difficile pour la famille ?

Garyô : Au début, ma mère s'y est fortement opposée, inquiète pour mon avenir. Elle ne voyait pas là un vrai métier dont je puisse vivre, et avec la mauvaise réputation du tatouage, elle était très inquiète que je ne puisse pas me marier et fonder une famille. Elle a été jusqu'à me proposer de payer des séances de laser afin de me détatouer, en particulier le cou et les mains. J'ai persévéré dans cette voie, je suis devenue indépendant et capable d'en vivre et de subvenir aux besoins de ma famille. Elle s'y est faite, et est même devenue très fière de son fils artiste. Désormais, je suis marié avec un enfant à venir, elle n'a plus de reproche.

Myriam : Pour ma famille, cela n'a pas été évident. Ils se sont habitués à l'idée.

Comment les tatoueurs sont ils considérés au Japon ? Est-ce différent d'avec l'Europe ? Quelles sont les conditions de travail ou les réglementations ? 

Garyô : Au Japon, le tatouage traditionnel était un outil pour reconnaître le corps. Les hommes qui faisaient des métiers dangereux - pêcheurs, guerriers, pompiers, se faisaient faire des tatouages par exemple. Les autorités marquaient aussi les criminels de cette manière. Nous nous appelons les horishi, les artisans. Cela vient de l'histoire du tatouage, né de la pratique de la gravure. Mais nous avons un problème d'image auprès des japonais. Nous sommes mal vu, et on appartient à un monde clandestin, en partie parce qu'aucune loi ne nous régule. C'est une zone grise. Un horishi est considéré comme lié aux yakuzas. C'est vrai que cette association n'est pas tout à fait erronée mais tous les tatoueurs ne sont pas affiliés à la criminalité. Je crois que c'est là la grosse différence d'avec l'Europe. Les tatoueurs européens sont visibles, ils se connaissent, se rencontrent et se parlent. Ils se montrent leurs tatouages après quelques bières. Nous, les horishi, nous nous tenons secrets. D'ailleurs, un très bon exemple de cette différence tient à l'aiguille que nous utilisons pour tatoueur. En Europe, les tatoueurs les achètent directement. Au Japon, c'est le maître qui a sa technique secrète de fabrication. Il est impensable que cette technique soit transmise à un autre horishi.

"les tatoueurs ne bénéficient pas d'une bonne réputation dans l'archipel"

© Studio Garyô

© Studio Garyô

Myriam : À la différence des studios de tatouage occidentaux où des modèles sont fournis soit par le studio, soit par le client, au Japon, le tatoueur écoute, conseille et échange des idées avec le client. Bien souvent, c'est un rapport de confiance dans lequel le tatoueur décide du tatouage. En ce qui concerne nos conditions de travail, ce n'est pas évident. Nous sommes dans une zone grise : il n'existe pas de loi nous interdisant de tatouer, mais aucune loi ne vient encadrer notre activité. En raison de la mauvaise image du tatouage, il est pratiquement impossible de louer un studio à proprement parler. Les propriétaires des locaux préfèrent ne pas louer du tout, plutôt que de nous les confier. Beaucoup de tatoueurs sont contraints de travailler dans des studios dit "privés", c'est à dire bien souvent une pièce de leur domicile, aménagée aux normes. Entre l'Europe et le Japon, c'est le jour et la nuit !

Garyô : Il n'existe pas vraiment de réglementation spécifique au tatouage. Par exemple, sur Tokyo, il existe une loi interdisant de tatouer des yakuzas. Si un yakuza a usé de son tatouage pour intimider des personnes, le tatoueur peut-être tenu responsable. En réalité, cette loi n'a jamais vraiment été appliquée, et elle est plus orientée contre les gangs. Dans un autre registre, la société a débattu pour savoir si les tatoueurs devaient ou non avoir une licence de médecine. L'enjeu était de taille. Finalement, le tatouage reste considéré comme une pratique traditionnelle.

Myriam : Concernant notre matériel, nous achetons tout au Japon, mais il n'y a que deux fournisseurs. Nos achats dépendent de nos stocks. Si Garyô a besoin d'une couleur, nous regardons le catalogue et passons commande. Depuis quelques temps, les fournisseurs ont mis en place des sites internet. C'est encore plus pratique pour nous ! Nous faisons très attention à ce que notre studio soit aux normes et nous nous référons aux réglementations d'hygiène françaises.

"nous nous référons aux réglementations d'hygiène françaises"

© Studio Garyô

© Studio Garyô

Est-ce que vous vous sentez responsables, lorsque vous tatouez quelqu'un ?

Myriam : Oui ! La première fois, j'avais une pression énorme. On ne peut pas se rater. C'est la peau de quelqu'un qu'on marque à vie. Il faut avoir des tripes pour se lancer.

Garyô : C'est une pression constante qui pèse sur l'épaule du tatoueur. On a une grande responsabilité vis à vis de clients.

En parlant de vos clients, quel est le profil ? Quels sont les tatouages les plus demandés ?

Garyô : Pendant un temps j'avais des clients japonais. Mais il ne faut pas se leurrer, ma clientèle est à 90% des étrangers - des hommes en majorité. La moyenne d'âge tourne autour de la trentaine, mais pas mal de jeunes viennent aussi. Dernièrement, des américains de la base militaire sont venus au studio. On commence à toucher ce public. Nous avons aussi des pratiquants d'arts martiaux.

Myriam : Garyô dessine rarement à l'avance. Pour certains tatouages nous n'avons pas conservé les dessins. D'ailleurs, nous avons aussi arrêté de les envoyer à l'avance au client... Car parfois, ils ne viennent pas au rendez-vous et partent avec notre travail. Beaucoup viennent avec des photographies de tatouage ou des dessins. On essaye d'être diplomate, car nous refusons de faire un tatouage qui existe sur la peau d'une autre personne.

Garyô : Oui, pour moi, un tatouage est unique. Je ne fais jamais deux fois le même tatouage. Un tatouage doit être un challenge. Ma spécialité sont les grandes pièces (corps, dos) illustrant une histoire et c'est ce que je préfère, et je ne peux pas me référer à quelque chose d'existant. Je créé des dessins originaux en écoutant mes clients, et les dessins à main levée sont ce que je fais de mieux. D'ailleurs, dans le tatouage traditionnel japonais, vous savez, il existe des règles ! Certaines associations sont interdites, par exemple, plusieurs motifs de fleurs, ou des vagues bleues. Il faut expliquer cela aux clients européens qui ne comprennent pas que l'irezumi possède tout un code. Les tatoueurs étrangers ne le respectent pas du tout d'ailleurs.

DozoDomo : Comment faites-vous alors, quand un client vient avec une idée bizarre, ou un modèle vraiment laid ? Avez-vous des anecdotes ?

Myriam : Oh que oui. Parfois nous avons des fans qui nous demandent de tatouer les noms de leurs artistes favoris, par exemple une idole. Cela nous marque beaucoup, cette dévotion. Les clients viennent souvent avec de bonnes idées mais il est important de leur faire comprendre qu'un tatouage est une précieuse marque que l'on garde à vie. Ils nous demandent de faire des petites choses, mais l'irezumi est nécessairement un tatouage imposant. Échanger avec eux est essentiel pour nous.

Garyô : Une histoire qui m'a marquée, un homme amputé d'une jambe voulait un tatouage sur son moignon. Son dieu protecteur (ndlr: selon le calendrier des naissances japonais). Les autres tatoueurs avaient refusé. Je n'avais pas envie car c'était très dérangeant, mais j'ai compris son besoin. Il était très touché. Moins drôle, je me rappelle une cliente de mon maître, elle avait la soixantaine. Elle voulait une fleur tatouée sur l'aine, dont la tige se dirigeait vers, hum, vers le pubis... Mon maître m'a regardé et m'a dit "je te laisse faire" et il est parti. Je n'étais vraiment pas à l'aise !

DozoDomo : On imagine facilement l'embarras...

Garyô : J'ai une histoire plutôt drôle d'un client, venu se faire tatouer une tête de soldat dans le dos. Il a eu tellement mal lorsque j'ai commencé à le tatouer - au point de vomir, qu'il a crié "stop stop", et il n'est jamais revenu. Je me demande où il se trouve maintenant, avec un demi cercle de tête tatoué ...

Myriam : Parfois les clients ont peur oui. Lorsqu'ils arrivent alors que Garyô travaille sur la peau de quelqu'un, ils nous disent "on va acheter un paquet de cigarettes". Et ils ne reviennent pas !

DozoDomo : Avez-vous eu des yakuzas ?

Garyô :  Personnellement, je ne demande pas, on ne me le dit pas. C’est possible que ce soit le cas, mais je n’en suis pas sûr. Ma clientèle étant principalement étrangère, la probabilité est plutôt faible. Les yakuzas sont fidèles à leur tatoueur.

DozoDomo : Des tatouages qui reviennent ?

Myriam : Les kanji. Quasiment toutes les semaines des clients viennent pour des kanji. Le Japon, la famille, bushido... On comprend l'envie des clients. Mais nous envisageons le tatouage comme un art, moins qu'un accessoire qu'on ajoute à son corps. Avant de le faire, on tente tout de même d'expliquer au client que l'on peut exprimer cela autrement, que l'on peut symboliser l'idéogramme à travers un tatouage. Parfois, on a aussi des demandes de phrases en anglais. Il faut faire très attention à ce qu'il n'y ait pas d'erreur.

DozoDomo : Faites-vous des retouches ou finissez vous des tatouages d'autres tatoueurs ?

Myriam : Cela peut arriver... Honnêtement, nous n'aimons pas repasser après un autre tatoueur. Bien sûr, on doit aider le client à finir un tatouage si il s'est disputé avec le tatoueur, ou si son tatouage lui pose problème et qu'il souhaite le changer. Mais si l'on considère le tatouage comme un art, cela revient à altérer le travail d'un autre artiste.

© Studio Garyô

© Studio Garyô

J'en conclus que vous avez peu de clientes... Est-ce mal vu le tatouage pour les femmes ? 

Myriam : Les femmes aiment les petits tatouages, par exemple les fleurs de sakura. Pas toutes, mais pour la majorité. Ce n'est pas tout à fait le style du studio.

Garyô : Ma spécialité c'est tout de même l'irezumi traditionnel, qui par essence couvre de larges parties du corps. Les femmes qui font l'irezumi traditionnel appartiennent bien souvent au milieu yakuza. Au Japon, c'est assez compliqué d'avoir un tatouage en général et pour une femme, c'est encore plus problématique. Elles sont critiquées, leur famille craigne qu'elles ne puissent se marier. En fait, être tatoué pour une femme équivaut presque à dire qu'elle met en péril ses chances d'avoir une vie de famille. J'ai entendu plusieurs fois des histoires de jeune femme tatouées qui rencontre un japonais, débute une relation, et se voit tout d'un coup interdire d'en faire d'autres, voir est encouragée à se les faire enlever...

Myriam : C'est arrivé à certaines de mes amies. Leur compagnon japonais semble les accepter avec leurs tatouages. Mais en réalité, il pense "je vais pouvoir l'influencer, elle va les enlever". En ce qui concerne les femmes au Japon, le fait de se faire un tatouage peut justifier un divorce. Lorsque je travaillais en maternelle, tout se passait très bien, jusqu'à ce que ma collègue japonaise s'aperçoive de mon tatouage. Du jour au lendemain, mes conditions de travail se sont dégradées, et ma collègue m'a harcelée. Je n'ai pas eu d'autre choix que de démissionner.

"pour les femmes au Japon, le fait de se faire un tatouage peut justifier un divorce"

Garyô : On en revient à la responsabilité du tatoueur. Elle ne réside pas seulement dans la réussite du tatouage, mais aussi sur l'impact que celui-ci peut avoir sur la vie de la personne. Je n'étais pas très à l'aise pour tatouer les femmes au départ. Maintenant que j'ai beaucoup d'expérience, je comprends aussi qu'on est libre de faire ce que l'on veut de son corps.

Myriam : Et puis ces temps-ci notre clientèle se diversifie. Comme elle est à majorité étrangère, les femmes viennent aussi de plus en plus.

Vous avez beaucoup de clients étrangers. Combien de temps cela prend-t-il de venir se faire tatouer ? Comment vous organisez-vous avec les touristes ? 

Myriam : Tout dépend de la partie du corps que le client souhaite faire tatouer, et bien entendu, du design choisi. Un dragon par exemple, prend beaucoup plus de temps qu'un masque hannyaToutes les écailles sont remplies une par une, ce qui demande évidement minutie et patience... et aussi endurance de la part du client ! En général, un dos complet (épaules - fesses) demande un minimum de 50 heures de tatouage. Pour un bras complet, il faut compter entre 35 et 40 heures. Les clients prennent contact par courriel, et nous échangeons beaucoup avant le premier rendez-vous. Si la personne vient au Japon en touriste, on essaye d'adapter l'emploi du temps, de sorte que le tatouage soit fini dans les temps. C'est très éprouvant pour le client : nous sommes obligés de faire des séances de 4 à 5 heures une fois par semaine. C'est le prix à payer pour un bras complet en un mois et demi.

Garyô : L'année dernière, un client est venu se faire tatouer le bras. Il est resté un mois et demi. Il faut être solide pour tenir de longues heures de tatouage. Mais il était motivé !

© Studio Garyô

© Studio Garyô

DozoDomo est très curieux d'avoir votre opinion sur les réactions à l’égard du tatouage au Japon ? 

Garyô : Honnêtement, je n'ai jamais eu de problème à cause de mes tatouages. Hormis ma famille, qui était opposé au départ, je n'ai eu aucune remarque négative. Plutôt des compliments. C'est assez drôle que cela vienne souvent de femmes.

Myriam : Je me dis aussi qu'avec l'allure de Garyô, ceux qui trouvent à y redire n'iront pas se manifester. N'est-ce pas ? (rire)

Garyô : Peut-être... En tout cas, j'ai pu avoir des regards désapprobation. On a pu me dire de les cacher. Mais je refuse de céder à ce genre de pression. Pourquoi devrais-je souffrir de la chaleur en couvrant ma peau parce que ça ne plaît pas ? Ce n'est pas interdit d'être tatoué. C'est mon choix.

DozoDomo : Avec l'été japonais, je sympathise ! Et à l'étranger ? En France ?

Garyô : En dehors du Japon, le monde est sans doute plus ouvert au tatouage, surtout en Europe. Donc j'ai de bonnes réactions et des contacts très sympas avec les passants, qui m'arrêtent et me posent des questions. Ça m'est arrivé en Corée du Sud, où le tatouage est officiellement interdit. Mais c'est populaire auprès des jeunes. En France, je n'ai jamais eu de soucis non plus. Là bas, je suis complètement normal, accepté.

© Studio Garyô

© Studio Garyô

Myriam : En ce qui me concerne, je n'ai jamais fait face à de mauvaises réactions (ndlr : hormis sur son précédent lieu de travail). Les gens réagissent dans l'ensemble plutôt positivement. Cela vaut y compris pour l'hôpital où je me rend pour ma grossesse. On m'y a complimentée, et une infirmière nous a demandé des renseignements pour se faire tatouer. Je pense malheureusement qu'avec son travail, elle aurait trop de problème. En tout cas, ce n'est pas parce que ça agresse la rétine de pierre-paul-jacques que je vais couvrir mes tatouages. Dans le train avec Garyô, parfois les jeunes filles gloussent, prennent des photos avec leurs téléphones - souvent dans le reflet des vitres !

Qu'en est-il des lieux interdits aux tatouages ? Est-ce que les mentalités évoluent au Japon ? 

Garyô : Certaines activités sont limitées pour les gens tatoués. Les onsen, bains publics, plages mais aussi hôtels, clubs de sport (ndlr : y compris étrangers comme Gold's Gym) et piscines peuvent interdire l'accès aux gens tatoués.

DozoDomo : Oui, j'en ai un souvenir un peu désagréable, lorsqu'à Nakano, on m'a demandé soit de partir, soit de nager avec une combinaison ! Et je n'ai jamais réussi à m'inscrire à une salle de sport.

Garyô : Oui, c'est la plupart du temps, le cas à Tokyo et dans les grandes villes japonaises. Autre exemple, nous ne pouvons pas faire le don du sang. Je ne peux pas entrer dans les parcs aquatiques, comme à Odaiba. C'est dommage, ça a l'air amusant. Mais j'ai l'occasion de le faire dès que je viens en France avec ma femme. Au Japon, tant que les choses n'évoluent pas, nous pensons shôganaion ne peut rien y faire pour le moment.

DozoDomo : Alors, est-ce que les choses évoluent justement ?

"la vision des japonais sur le tatouage est lentement en train de changer"

Garyô : La vision des japonais sur le tatouage est lentement en train de changer. Les choses bougent. Les générations qui associent le tatouage aux yakuzas ne sont plus là. Le préjugé perd de son fondement. Et tout le monde voit bien que pour les jeunes générations, le tatouage est cool, à la mode. En ce qui concerne les onsen, contrairement aux croyances, vous pouvez allez dans beaucoup d'endroits, en dehors de la région de Tokyo, dans le Tohoku et à Kyushu par exemple. Dans les montagnes et les villages, les gens sont en réalité moins à cheval sur ce genre de choses. Évidement, durant les heures de fortes d’affluence, on vous demandera peut être de repasser un peu plus tard, quand il y aura moins de clients.

DozoDomo : C'est vrai que lorsque j'ai voyagé dans la campagne japonaise, j'ai pu profiter de beaucoup de onsen sans aucun problème. J'avais très peur que l'on me demande de partir, mais en réalité, les femmes viennent facilement me parler, par curiosité.

Vos activités ne se limitent pas qu'au studio, j'ai découvert que Garyô a fait une collaboration avec la marque française de prêt à porter Celioclub. Comment est née cette collaboration ?

Myriam : Après avoir vu notre travail en ligne (ndlr : Garyô est passé dans l'émission Tocotoco de Nolife TV), l'entreprise Celio nous a contacté un jour par courriel. Ils souhaitaient lancer une collection capsule en édition limitée avec les dessins de Garyô. Nous avons accepté. L'entreprise nous a fournit un thème sur lequel Garyô a réalisé 5 dessins, qui furent par la suite imprimés sur des t-shirts et des pulls. Un petit clip vidéo a été réalisé à Tokyo. L'expérience fut très enrichissante, et nous serions ravis de faire d'autres collaborations à l'avenir. En revanche, nous ne savons pas si cette campagne a fait connaître notre studio de tatouage en France. Nous espérons que oui !

© Studio Garyô

© Studio Garyô

Nous avons aussi participé à des projets artistiques. L'année dernière, Garyô a pris part au tournage d'un court métrage franco-japonais, Savage Night. Il a réalisé une peinture corporelle imitant un grand tatouage de tigre dans le dos de l'actrice Terashima Shinobu.

Ce sont en effet des expériences vraiment très intéressantes ! D'autres anecdotes au cours de la carrière de Garyô ? 

Garyô : En 2014, j'ai obtenu le 3ème prix dans la catégorie tatouage asiatique de la 16ème convention du tatouage à Prague. Par ailleurs, nous allons beaucoup en République Tchèque où une équipe de pilote de voiture de course se fait appeler "la Yakuza team". C'est totalement inattendu. Vous allez au fin fond de l'Europe de l'est dans un petit village, et tous les hommes ont des tatouages traditionnels japonais sur leurs bras. Ils se font même faire chaque année des t-shirt avec "yakuza" écrit dessus. Alors chaque année ou presque, je m'y rend pour compléter un bras, faire des retouches. C'est une ambiance incroyable.

"le guitariste de Slipknot, Jim Root, est venu se faire tatouer dans mon studio"

Mais sans conteste, le temps le plus fort que j'ai pu vivre dans mes 16 ans de carrière, fut quand le guitariste de Slipknot, Jim Root, est venu un beau jour se faire tatouer dans mon studio. C'était surréaliste, de me tatouer le bras du guitariste du groupe que j'écoute... lorsque je tatoue ! Avec ses presque 2 mètres, il était vraiment impressionnant.

Myriam : Nous avions eu des invitations pour leur concert à Tokyo l'année dernière, mais nous n'avons pas pu nous y rendre car nous attendons un bébé.

Rencontre avec Jim Root au studio de Garyô © Studio Garyô

Rencontre avec Jim Root au studio de Garyô © Studio Garyô

Rencontre avec Jim Root au studio de Garyô © Studio Garyô

Rencontre avec Jim Root au studio de Garyô © Studio Garyô

Puisque vous le mentionnez... Parlons un (tout petit) peu de votre vie privée. Comment vous-êtes vous rencontrés ? 

Garyô : J'ai croisé la route de Myriam par des amis communs. Ce fut le coup de foudre au premier regard !

Myriam : D'ailleurs, le lendemain, j'avais attrapé un mauvais coup de froid. Il est venu jusque chez moi me porter des médicaments.

Garyô : Depuis, nous sommes inséparables. Et maintenant, nous attendons notre premier enfant. C'était un projet que nous avions en tête depuis un moment et nous sommes très heureux.

DozoDomo : Est-ce que vous êtes inquiets des réactions à l'égard de votre enfant, plus tard, parce que ses parents sont tatoués ?

Myriam : Bien sûr, nous n'ignorons pas que le Japon n'est pas tendre avec ceux qui sortent des clous. Je pense que nous ferons attention à l'environnement de notre enfant. En particulier, concernant le choix de l'école, nous pensons nous tourner vers l'école française à Tokyo, qui va de la maternelle au lycée.

Auriez-vous envie de bouger et de vous installer en France ? 

Myriam : Nous allons en général en France et en République Tchèque une fois par an pour participer à des conventions de tatouage. Nous aimerions beaucoup nous déplacer plus à l'étranger, mais nous préférons pour le moment nous concentrer sur notre clientèle au Japon. Notre gros projet pour le moment, c'est de réussir à ouvrir un vrai local, visible et de gagner en reconnaissance auprès du public. C'est un vrai défi. Mais rien ne dit que sur le long terme, nous ne nous installerons pas ailleurs ! Le monde est vaste.

© Studio Garyô

© Studio Garyô

DozoDomo : Merci d'avoir accepté de nous recevoir !

À  la rencontre de Garyô

À la rencontre de Garyô

Contacts et liens : garyoutattoo@gmail.com

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