• Schaft : ils construisent un robot qui défie la Constitution Japonaise

    jeudi 16 janvier 2014 / Amandine Coyard

    Vous ne connaissez peut-être pas encore leur nom, mais le laboratoire SCHAFT Inc. a ébloui le monde robotique samedi 21 décembre 2013. Avec un score de 27 points sur le maximum de 32, le robot SCHAFT a remporté la deuxième étape DARPA Robotics Challenge avec une avance de 7 points sur le second qualifié. Sur les deux jours de compétition, l'équipe japonaise avait pris assez d'avance le premier jour pour être déclarée grand gagnant. Dans la foulée, Google les rachète dans sa politique d'investissements robotiques.

    Le tsunami du 11 mars 2011 et en particulier l'incident nucléaire de Fukushima ont ranimé les passions pour la robotique autre que le champ des robots de compagnie au Japon. Beaucoup appuient encore sur le fait que des robots adéquats auraient permis de donner une tournure toute autre aux événements, en permettant notamment d'intervenir plus vite au sein des réacteurs endommagés. Basée à l'origine dans la section robotique de l'université de Tokyo, l'équipe gagnante SCHAFT laisse très peu d'informations filtrer sur son histoire et une seule chose est sûre : elle bénéficie des 30 ans d'expérience robotique dans le domaine de la programmation et mécanique du laboratoire universitaire. Le robot en question aurait été en développement dans le laboratoire depuis 2007, celui-ci diffusait cette image il y a moins d'un an en prémisse de la compétition :

    Rendu 3D préliminaire@en.akihabaranews.com

    Rendu 3D préliminaire@http://en.akihabaranews.com

    Rien n'augurait une victoire à l'époque mais rapidement, c'est une vidéo de présentation impressionnante qui apparaît sur le compte YouTube du laboratoire devenu entreprise entre temps, par désolidarisation avec l'université de Tokyo :

    Mais loin du classique parcours partant de l'idée pour aboutir à la conception puis à la victoire lors du DARPA, l'histoire du robot SCHAFT est bien plus complexe et s'est heurtée à un ennemi de taille : le renoncement à la guerre inscrit dans la constitution japonaise.

    Pour comprendre cette problématique, un rapide coup d’œil sur les tenants et aboutissants du challenge DARPA est nécessaire. Le DARPA Robotics Challenge, pour Defense Advanced Research Projects Agency Robotics Challenge, est un concours apparu en 2012 après évolution en lien direct avec les événements de Fukushima d'un précédent concours créé lui en 2004. L'édition dont nous parlons aujourd'hui est l'édition 2012 qui prendra fin en décembre 2014. S'étalant sur 2 ans, ce concours permet au gagnant d'empocher la modique somme de 2 000 000 de dollars et a vu se qualifier 8 équipes sur 17 en jeu. Son but est relativement simple : permettre la création de robot de plus en plus performants en stimulant les équipes par le biais de ce concours.

    Trois choses sont demandées aux robots participants : être compatible avec des environnements, dégradés ou non, conçus pour des humains ; être capable d'utiliser des outils (du tournevis au véhicule) et être capable de se voir contrôler par des humains n'ayant que très peu de connaissances en robotique. Ses capacités sont évaluées en huit épreuves que vous retrouverez dans la vidéo de présentation de SCHAFT. Après une première qualification des équipes en juin 2013 afin d'évaluer les logiciels utilisés, une seconde épreuve a permis la qualification de la seule équipe japonaise le 21 décembre 2013.

    Vu d'ici, deux questions peuvent vous êtres venues à l'esprit. Pourquoi le Japon qui est si reconnu pour ses avancées robotiques n'a proposé qu'une seule équipe dans ce concours ? Et en quoi la constitution japonaise a-t-elle obligé les SCHAFT à se désolidariser de l'université de Tokyo ? Car en faisant cela, elle en a perdu les investissements.

    La réponse tient en un seul mot : Defense.

    Le Defense de "Defense Advanced Research Projects Agency Robotics Challenge" correspond au Defense de "United States Department of Defense" et se voit intimement lié à l'Armée et donc à tout sauf au principe de renoncement à la guerre inscrit dans la constitution japonaise depuis la fin de la guerre 39-45. Rédigée en 1947, cette constitution interdit au Japon de posséder une armée autre que d'auto-défense et lui interdit également de construire des machines destinées à la guerre. Or, en se qualifiant, les SCHAFT ont remporté un investissement d'1 million de dollars sous forme d'avance afin de pouvoir continuer à développer leur robot. Ce qui indirectement signifie que l'équipe japonaise s'est vu allouer une somme d'argent provenant d'un programme lié à l'Armée et aux machines à vocation militaire.

    Problème pour le gouvernement japonais, et pour l'université de Tokyo.

    Face à une image dans les médias biaisée (exemple avec cet article du Guardian) et d'éthique vis-à-vis de leur constitution, les SCHAFT lorsqu'ils faisaient encore partie du laboratoire de l'université de Tokyo semblent avoir fait face à de multiples freins de la part de leurs directeurs et ont fini par monter une entreprise fondée par Yuto Nakanishi en 2012 afin de pouvoir participer sans entraves au DARPA Robotics Challenge. Le 4 décembre 2013, Google rachète SCHAFT Inc.. Comme on peut s'en douter, un des principaux problèmes de SCHAFT Inc. est relatif à l'argent et en particulier à la recherche de fonds, et ils cherchent encore aujourd'hui à en lever.

    L'avenir du robot SCHAFT semble maintenant moins compliqué, et on attend avec impatience de voir de quoi ils seront capables au vu de leurs résultats précédents. Leur écrasante victoire semble également leur avoir permis d'esquiver, pour l'instant, les problèmes relatifs à cette constitution pacifique. Rendez-vous en décembre 2014 pour voir ce qu'il en est.

    Partagez

    Les commentaires sont fermés.

    Vous devez vous identifier ou vous inscrire pour ajouter un commentaire.