Le Thon Libre

L'incroyable histoire d'une française licenciée au Japon

Dans son édition du 29 janvier, le journal Libération publiait un article intitulé "Au Japon, radiée ou irradiée, il faut choisir" sur l'histoire pour le moins particulière d'une française résidente de longue date au Japon. Je vous laisse le lire, et je vous donne mon avis.

"Elle n’a toujours pas compris ce qui s’est passé. Quand l’explosion se produit le 15 mars 2011 à la centrale de Fukushima, Emmanuelle Bodin décide de quitter le Japon avec ses deux filles pour se réfugier à Singapour, suivant les pressantes recommandations d’évacuation de l’ambassade de France. Et imitant quatre collègues déjà partis loin de Tokyo ou à l’étranger.
Présentatrice à Radio Japon (l’équivalent de RFI), qui dépend du géant audiovisuel public NHK, elle trouve une personne pour la remplacer et prévient sa supérieure de son absence bien avant le début de son service. « Elle m’a dit qu’elle comprenait ma situation. La discussion s’est conclue par un au revoir, nous devions retravailler ensemble le 30 mars, date à laquelle je devais reprendre mon service. »
Changement de programme le 24 mars. Ce jour-là, Emmanuelle Bodin découvre un mail sec de licenciement expédié deux jours plus tôt par sa hiérarchie. Virée après vingt et un ans de maison. La NHK s’appuie sur deux articles du contrat de travail pour motiver le licenciement : quand les « états de service sont de qualité inférieure ou incomplets, que la NHK estime qu’elle ne peut pas s’attendre à une amélioration et quand la NHK juge qu’une situation s’est produite rendant difficile l’application du contrat de travail ». Or, curieuse contradiction, la mission de contractuelle d’Emmanuelle Bodin vient d’être renouvelée pour un an et pour la vingt et unième année consécutive. Par ailleurs, elle n’a pas mis en péril la NHK puisqu’elle a trouvé un remplaçant : « Cela s’est fait des centaines de fois quand quelqu’un était en retard ou avait un enfant malade. »
« Sidérée et humiliée », la Française n’a toujours pas compris les raisons de ce licenciement. Après quatre courriers adressés à sa hiérarchie qui, à chaque fois, lui rappelle les deux articles de loi, elle vient de porter plainte pour discrimination. Sept autres collègues qui avaient décidé de s’éloigner de Tokyo ont tous été réintégrés. Elle demande 22,17 millions de yens (181 400 euros) en réparation et souhaite que son « cas visible d’étrangère » serve d’exemple pour des dizaines de contractuels des entreprises nippones virés du jour au lendemain.
Emmanuelle Bodin saura peut-être à l’issue de la procédure judiciaire à la mi-2015 ce que la NHK lui reproche vraiment."

A la lecture de cet article, le Thon Libre a décidé de réagir.

Cette histoire est l'exemple type de la relation qu'ont les Japonais avec les étrangers. Rendez-vous compte, Emmanuelle Bodin vit au Japon depuis près de 30 ans, elle fait partie des français les mieux intégrés dans la société japonaise, elle a fondé une école de français il y a longtemps déjà, ses deux filles vivent et travaillent au Japon, et pourtant...

J'ai rencontré cette femme il y a quelques années, à l'époque où j'étais ami avec une de ses filles. Elle m'avait mis en garde sur la difficulté de s'imposer dans ce pays lorsque l'on est étranger. Elle-même disait que de toute façon elle ne serait jamais japonaise aux yeux des Japonais.

Remettons-nous dans le contexte de ce 11 mars 2011.

C'est la panique générale. Pour les Japonais, les expatriés, et les touristes.

Avec les Allemands, les Français ont été les plus prompts à réagir aux menaces qui sont apparues le lendemain avec l'explosion de la centrale de Fukushima. Les messages de l'Ambassade de France n'étaient guère rassurants à l'époque, et les consignes allaient du "calfeutrez-vous", "ne sortez pas de chez vous", à "fuyez vers le sud", ou "rentrez en France".

Qu'Emmanuelle Bodin ait choisi la solution de protéger sa famille ne se discute même pas. C'était sûrement, dans l'incertitude la plus totale du moment, la meilleure chose à faire. Ceux, Japonais ou étrangers, qui aujourd'hui disent : "Mais au final, vous voyez, il ne s'est rien passé", ont déjà tout faux, mais de plus, ils étaient tout aussi paniqués mais n'avaient surement nulle part où aller, ou bien n'avait tout simplement pas les moyens de faire autrement qu'attendre que ça passe en priant. Ils ont joué leur vie sur un coup de dé. Tant mieux pour eux s'ils l'ont conservée.

Emmanuelle Bodin n'a sûrement pas besoin du soutien de DozoDomo, mais si je lui donne aujourd'hui, c'est surtout pour mettre en garde tout ceux d'entre vous, chers lecteurs, qui pouvaient penser que le Japon est un pays accueillant où il fait bon vivre en tant qu'étranger.

NON !

Le Japon est vraisemblablement l'un des pays les plus agréables, amusants, époustouflants, quand on y a un travail grassement rémunéré. Partir la fleur au fusil avec quelques milliers d'euros en poche pensant que parce qu'on est français, ça va aller, c'est se mettre, pas le doigt, mais les deux mains dans l’œil. Branwen vous en parlera sûrement en connaissance de cause dans une de ses prochaines chroniques du Shojo Kissa.

A la suite de cet évènement tragique, la cote d'amour des Français, déjà particulièrement basse (pour les Japonais, tous les "blancs" sont soit américains soit britanniques), a atteint une impopularité abyssale. On y avait l'image de rats quittant un navire en plein naufrage. Si certains Japonais éclairés avaient compris que l'on puisse avoir une réaction protectrice, d'autres tenaient des discours quasi-haineux à l'égard des fuyards. Pour autant, ceux qui sont rentrés au Japon dans les semaines suivant la catastrophe, comme E. Bodin, ont permis de quelque peu redorer la blason tricolore sans pour autant effacer le "mal" fait par ceux qui avaient pris la décision contraire, mais fort respectable, de partir. Dans son cas à elle, cela n'aura pas suffit pour éviter un licenciement que l'on jugera, pour rester poli, excessif.

Dans le cas d'Emmanuelle Bodin, difficile d'imaginer quel pourra être le jugement de la justice japonaise, même si là encore, les précédents dans ces cas là nous font dire qu'il ne fait bon être étranger.

Quoiqu'il en soit, DozoDomo la soutient !

Et vous, que pensez-vous de ce cas qui n'a pas fini de faire parler dans le petit monde des expatriés au Japon ?

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