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Critique livre: Les Dames de Kimoto, une fresque de femmes de Meiji à Showa

L'histoire des femmes au Japon et de leur émancipation dès l'ère Meiji est aussi passionnant que fulgurant. Ariyoshi nous fait suivre une lignée de femmes issues d'une famille ancienne et aisée. Toyono, la première, ancrée dans la tradition comme on l'imagine des gens de l'ère Edo, accompagne sa petite-fille, qu'elle a élevée, au mariage arrangé par elle et une famille amie, suivant un rituel particulier que l'on qualifierait de "traditionnel", presque organisé selon les convenances, du moins celles qu'elle considère comme de bonnes manières sociales.
Toyono et Hana ont une particularité commune : outre une éducation ménagère et artistique stricte, elles sont toutes deux allées à l'école secondaire, ce qui en fait des femmes cultivées. Hana le remarquera dans sa nouvelle famille, tant il existe un décalage intellectuel entre elle et eux, mais saura le taire pour se dévouer toute entière à son époux et son foyer, comme il convient, selon elle et Toyono, d'une épouse.
Mais voilà, l'ère Meiji est une période de chamboulements incroyables, et la campagne japonaise en ressent les effets, même éloignée de Tokyo. Une de ses filles, Fumio, née au début du XXe siècle, deviendra une moga, une modern girl, révoltée, cultivée, ayant fait de hautes études, elle incarne un nouveau Japon naissant, qui se modernise et rattrape le reste de l'Occident à une vitesse qu'Hana ne sait plus suivre. Et enfin, Hanako, fille de Fumio, qui a connu la guerre et grandi une partie de son enfance à l'étranger, ouvre les yeux sur un Japon d'après-guerre, ruiné, dévasté, et qui se cherche. Mais quelque chose reste.

J'apprécie, à titre personnel, assez rarement les romans historiques, parce que je les trouve trop fantaisistes, livrés aux fantasmes et élucubrations de l'auteur. Les Dames de Kimoto sort du lot et offre une fresque d'une grande richesse. Ce roman historique tient en haleine, les personnages ont une personnalité et une épaisseur exceptionnelles, telles qu'on les voit évoluer sans pour autant qu'il en soit fait mention. En effet, bien que décédée, on ressent la présence de Toyono jusque dans les considérations de son arrière-arrière-petite-fille, la transmission d'une éducation, d'un savoir, de manières, qui perdurent malgré le temps qui passe, comme une essence toute nippone qui coulerait dans leurs veines.
La transmission de cette éducation sera justement un point de réflexion majeur de ce roman : comment, en tant que femme, trouver sa place dans cette société en mouvement ? Comment gérer les conflits toujours plus grands avec les générations précédentes, et l’incompréhension ? Comment s'émanciper, faire des études, travailler, et trouver un équilibre sans, peut-être, renier ce qui a fait le Japon d'avant ?
Ariyoshi Sawako, une des plus grandes auteurs du Japon, grande admiratrice de Simone de Beauvoir, ayant écrit plus de vingt romans, dépeint magnifiquement les transformations profondes qui ont marqué l'histoire du Japon à travers ces femmes, à travers l'évolution des mentalités, la recherche d'un équilibre entre tradition et modernisation des mœurs, miroir de ce Japon qui évolue et se transforme.

Ce roman a fait l'objet d'un film et d'une série, une copie de ce film de 5h est disponible sur Youtube, malheureusement uniquement en japonais, mais qui constitue un beau complément au livre -après l'avoir lu :

Auteur : ARIYOSHI Sawako 有吉佐和子
Traduction : Yoko Sim
Titre original : Kinokawa 紀ノ川
Éditeur : Mercure de France
Parution japonaise : 1959
Parution française : 2016 (1983 pour la première traduction)
ISBN : 978-2-71524453-5
Prix : 19,80 €

La quatrième :
Le mont Kudo était encore voilé par les brumes matinales de ce début de printemps. La main serrée dans celle de sa grand-mère, Hana franchissait les dernières marches de pierre menant au temple Jison. Elle était coiffée avec recherche – une coiffure de mariée aux coques luisantes – et l’éclat rosé de son teint de jeune fille transparaissait sous l’austère maquillage blanc. Elle portait un kimono de cérémonie de crêpe de soie violet à très longues manches. Elle savait que sur le point d’être admise comme bru dans une nouvelle famille, elle cesserait dès lors d’appartenir à la sienne…
Hana a vingt ans et c’est le jour de son mariage, arrangé comme le veut la coutume, alors qu’elle n’a vu son fiancé qu’une seule fois. Sa grand-mère, Toyono, qui l’a élevée, incarne la tradition, immuable, ancestrale et veut que sa petite-fille la respecte. Mais on est à l’aube de XXe siècle et déjà le monde change. Hana va vite se retrouver déchirée entre le carcan des obligations familiales et sociales et ses aspirations personnelles.
Mère à son tour, elle devra affronter la génération montante en la personne de Fumio, sa fille qui, après de violents conflits, saura prendre des temps anciens et des temps nouveaux ce qu’ils ont de meilleur.
Née en 1931 et morte à Tokyo en 1984, Sawako Ariyoshi reste une des plus prestigieuses romancières japonaises contemporaines, auteur de plus de vingt romans. Les dames de Kimoto s’est vendu à trois millions d’exemplaires au Japon.

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